C'est un triste constat, mais depuis Claude François, le disco, l'eurobeat autotuné, la tecktonik et la Star Ac', l'avenir de la chanson française semble bien sombre... Heureusement, on a de temps à autre de bonnes surprises, rarement médiatisées, d'où l'intérêt d'Internet pour s'informer. Mais là encore, il faut accepter de fouiller un peu.
Et parce que s'aventurer vers des horizons différents ne peut pas faire de mal, c'est avec joie et un enthousiasme sincère que je vous ferais partager ma récente découverte indé, un artiste -le mot n'est pas trop fort- jusque là cantonné aux petites salles de province et aux premières parties de groupes eux-même obscurs et ignorés du grand public. Le talent est bien caché, nous dit-on...
Et pourtant! N'en déplaise à ces messieurs des majors ne misant que sur l'apparence de leurs « artistes » au cerveau vide, notre homme ne sort pas tout à fait de n'importe quelle obscure école de musique terrée au fin fond de la Dordogne. Chanteur à textes n'ayant rien à envier aux grosses pointures francophones, notre talentueux auteur-compositeur-interprète a fait ses classes au prestigieux Berklee College of Music d'où sont issus d'illustres musiciens tels qu'Al Di Meola, Keith Jarrett, Kristoff Mahay, Diana Krall, Quincy Jones, Randy Hall ou encore Pat Metheny (excusez du peu...). Des noms qui n'ont depuis longtemps plus rien à prouver.
Ce jeune artiste talentueux -j'ai nommé René Duterroir, affectueusement surnommé « La Taupe » par un public encore assez diffus mais fidèle,- pourrait bien dans un avenir proche faire de l'ombre à Soan, le seul artiste valable à sortir d'une télé-poubelle, qui nous avait si agréablement surpris avec son excellent premier album Tant pis, aux faux airs de Brassens, Brel, Dylan ou Tom Waits (là encore, excusez du peu). Autant dire que le potentiel est bel et bien là. Mais puisqu'un long discours ne peut égaler l'expérience auditive, je vous invite à écouter "Mignon mignon", une touchante chanson d'amour intégralement écrite et composée par René lui-même, et qui nous change agréablement des mièvreries répétitives d'un Grégoire ou d'un Obispo. On en saluera au passage l'interprétation magistrale, un sans-faute vocal digne des meilleurs interprètes classiques actuels (peut-être un cran au-dessous d'Amaury Vassili, mais de peu).
Sincère jusqu'au bout dans sa démarche, sans volonté de s'encombrer d'une apparence bling-bling ou de tatouages provoc' à la Coeur de Pirate, René a su rester simple et proche de son public. Un artiste à l'image de sa musique, authentique (Enfin l'été, La Marseillaise, Petit Papa Noël), mélodieuse (Tu parles trop, Kado de Noël), parfois dépouillée (Bonjour, Ding Dong, Amoureux), mais qui va toujours droit au coeur, touchant l'auditeur dans ses sentiments les plus profonds (Salade de pets, Merde, Fainéant). Car si les arrangements musicaux font preuve d'une grande sensibilité inédite dans le paysage musical actuel, le talent littéraire est ici indéniable.
Venons-en donc à l'essentiel: les textes! Délicatement travaillés, aux rimes justement dosées, ils sont l'essence de son travail: les mots sonnent juste, la souffrance vécue, la nostalgie palpable à chaque coin de vers. Le phrasé se veut précis, mais toujours en symbiose avec l'environnement harmonique; les vers tantôt poétiques ou révoltés sans jamais être lourds. Sans avoir l'insolence d'un Brassens, René peut toutefois se réclamer d'un Le Forestier moderne, qui à travers des thèmes universels et touchants, s'exprime d'une manière à la fois actuelle et doucement nostalgique sur des sujets souvent brûlants, parfois plus légers, mais traités avec une sensibilité sublimée, authentique, souvent douloureuse. Avant d'être un musicien et compositeur confirmé, René est avant tout une sorte de poète maudit des temps modernes, un écorché de la vie avec le talent d'émouvoir: ses textes respirent une beauté hors du temps, tel un troubadour du XXIe siècle. Un très grand chanteur à textes.
Pour conclure cette chronique enthousiaste, je vous encourage à vous pencher dès maintenant sur la prolifique discographie de l'artiste. Je vous souhaite une bonne écoute, et n'hésitez pas à soutenir les artistes locaux de talent en vous rendant à leurs concerts et en achetant leurs albums. La survie de la chanson française est, peut-être, à ce prix.