Volume après volume, les 6 CD de « concerts » de l'ensemble Café Zimmermann ont à chaque fois réussi le pari de convaincre la critique, trouver un vrai public, et forger une réputation à ces musiciens montants et à cette réalisation discographique. Au point que ce cycle orchestral de Bach doit désormais être considéré comme un objet musical qui aura fait date dans l'histoire discographique de ces pièces, comme les interprétations pionnières du
Collegium Aureum avec Leonhardt et de
Harnoncourt et son Concentus Musicus dans les Brandebourgeois, ou de Reinhard Goebel et l'ensemble Musica Antiqua Köln 20 ans plus tard (
volume 1 &
volume 2), ou encore de
LA Petite Bande de Sigiswald Kuijken, essentiellement pour les Suites orchestrales.
Ce coffret regroupe donc les 6 CDs précédemment parus, dans leur programmation originelle, c'est à dre sans regrouper les Suites d'un côté, les Brandebourgeois de l'autre, etc. C'est là l'une des grandes forces de ce coffret, car cette démarche originale permet sur chaque disque de construire un programme cohérent (soutenu à chaque fois par un essai très érudit des grandes plumes que sont Jean-Paul Combet et Gilles Cantagrel, repris intégralement dans le livret du coffret), et de faire se répondre des partitions séparées d'environ 30 ans dans la carrière de Bach, depuis l'époque de Weimar et de Köthen comme musicien de cour, jusqu'à la période de Leipzig ou ce répertoire était un amusement destiné à la clientèle du Café Zimmermann, bien distinct de ses fonctions pédagogiques et liturgiques de Cantor de Saint-Thomas.
Pour lever toute incertitude, le coffret comprend donc :
- Concertos pour clavecin BWV 1052, 1055, 1056 ; pour 2 clavecins BWV 1061 ; pour 3 clavecins BWV 1063, 1064 ; pour 4 clavecins BWV 1065
- Concertos pour hautbois d'amour BWV 1055 & arr. BWV 1053
- Concerto pour hautbois et violon BWV 1060
- Concertos pour violon BWV 1041 & 1042 & pour 2 violons BWV 1043
- Concerto pour flûte, violon, clavecin & cordes BWV 1044
- 6 Concertos brandebourgeois BWV 1046-1051
- 4 Ouvertures (Suites orchestrales) BWV 1066-1069
Ou encore, CD par CD :
CD 1 : BWV 1052, 1055, 1042, 1050
CD 2 : BWV 1048, 1043, 1066, 1060
CD 3 : BWV 1049, 1053 (arr.), 1064, 1067
CD 4 : BWV 1041, 1061, 1044, 1047
CD 5 : BWV 1068, 1056, 1051, 1063
CD 6 : BWV 1069, 1055, 1046, 1065
Le tout, rappelons-le, est enregstré de façon impressionnante, avec un réalisme et une faculté à rendre toute la présence sonore que l'on dirait exceptionnelle, si Alpha ne nous avait pas habitué à ce luxe depuis des années.
On constate aisément que tous les concertos de Bach ne sont pas inclus. En réalité, Café Zimmermann a choisi d'éviter d'enregistrer les concertos existant dans plusieurs versions pour des instruments différents. Ainsi le concerto pour clavecin BWV 1054 n'est-il pas joué, car il est un arrangement du concerto pour violon BWV 1042 qui est, lui, bel et bien présent ; même chose pour le concerto pour clavecin et deux flûtes BWV 1057, arrangement du 4e brandebourgeois, etc. Si l'on ne peut parler d'intégrale il ne manque donc pas une seule note du Bach concertant dans ce coffret.
Parlons enfin de l'essentiel : l'interprétation ! Car si ces enregistrements ont fait événement et demeureront des réalisations marquantes, c'est par leurs choix radicaux. Ici, point de bel équilibre à la
Trevor Pinnock (dont les enregistrements sont néanmoins une référence !) ou à la façon des
superbes suites du Freiburger Barockorchester ! Café Zimmermann et ses meneurs (Pablo Valetti et Céline Frisch) font le choix de réduire l'effectif au maximum et de se jouer ces partitions (souvent rendues de façon très lisses) en les concevant comme une rencontre virtuose et détendue, une récréation musicale, ce qu'elles étaient effectivement pour Bach. Pas question ici de rechercher une artificielle perfection sonore : au contraire, l'on veut nous faire entendre le frottement des archets, la vibration des anches, et tout ce qu'un instrument ancien peut avoir de verdeur, c'est à dire non pas de défaut mais au contraire de vie bouillonnante et de fantaisie permanente.
Le Bach du Café Zimmermann regarde donc résolument vers l'Italie (influence majeure du Bach de Köthen !), voire vers la France, et rompt avec les interprétations nordiques qui paraîtront bien sages après 8 heures de ce traitement. Il s'inscrit aussi dans les pas des baroqueux les plus audacieux (Goebel dans les années 1980 par exemple) et récuse l'image d'un Bach trop esthétisant, trop abstrait finalement. Ici, la musique de Bach est avant tout ce qu'elle ne devrait jamais cesser d'être, c'est à dire objet, matière musicale et non pure réalisation théorique. Alors, certes, chaque cycle, chaque concerto pris isolément ne disputera pas forcément le label de « référence » à un
Manze, un
Hantaï ou un
Savall. Mais ce n'est pas l'objectif de Café Zimmermann : la mission que ces musiciens-ci s'était assignée est remplie. Le Bach concertant est ici repensé, réinventé. Un nouvel éclairage aussi légitime et indispensable que ceux précédemment cités et qui n'a d'intérêt que pris en bloc sans en vouloir lisser les aspérités. Tout comme est précieuse, précisément pour ses irrégularités, la fameuse perle à l'origine de l'adjectif « baroque »...