Les variations Godberg constituent l'un des sommets de l'oeuvre prodigieuse de Jean-Sébastien Bach. Il est difficile même de trouver les mots pour qualifier le mystère contenu dans ces 30 petites variations et un aria composée pour clavier. Ce mystère qui fait qu'on est plongé dans une extase unique dès les premières notes, et ce jusqu'à la fin. Ce mystère qui fait que l'effet se reproduit sans aucune usure ni lassitude au fil des écoutes successives, tant il y a dans cette musique, de beauté, d'équilibre, de simplicité et de complexité mélodique tout à la fois. Les variations Goldberg ont donné lieu à tellement d'interprétations qu'on pourrait imaginer qu'il n'y a plus vraiment la place pour une nouvelle. Pourtant chacune a sa légitimité assurément, et il n'est pas rare qu'un même artiste ressente le besoin d'en enregistrer plusieurs versions. Ce fut le cas de Glenn Gould dont le nom reste indéfectiblement attaché à la transcription pour piano, une des premières, qu'il fit des ces oeuvres.
Il est indéniable que le passage du clavecin au piano permit d'ouvrir des perspectives inespérées à cet inoxydable trésor. L'instrument, très bricolé de Gould avait une sonorité mate, parfois un peu métallique, évoquant les premiers piano-forte. Il sublima ce manque d'ampleur par ses célèbres vocalises en arrière plan. Sa version la plus aboutie, réalisée à la fin de sa vie, reste un repère incontournable. En resserrant son jeu sur l'essentiel, le dépouillant d'artifices et de fioritures, et avec un remarquable esprit de synthèse, il conféra à l'oeuvre une puissante unité, une homogénéité extraordinaire. Il est quasi impossible d'interrompre l'écoute une fois commencée.
Parmi très nombreuses les versions au piano qui lui succédèrent, celle de Murray Perahia fut à mon sens une nouvelle révélation. La sonorité chaude, moelleuse, ronde du piano apporte en effet profondeur et suavité, tout en conservant les qualités de la lecture inaugurée par Gould.
Andras Schiff à qui l'on doit également une première version des Goldberg datant des années 80, a souhaité améliorer sa prestation. L'objectif est atteint. Cet enregistrement de 2001 réalisé en public, mérite de figurer assurément dans le triangle d'or des interprétations au piano. Le phrasé est un peu moins enrobé que celui de Perahia mais il a davantage d'éclat et se caractérise par un équilibre quasi parfait des voix. Ni trop neutre, ni trop subjectif, il magnifie avec humilité cette partition extatique. Et permet d'en renouveler l'écoute ad libitum...