Pierre-Laurent Aimard est un excellent pianiste, capable de pénétrer avec clarté mais sans sécheresse les architectures les plus complexes (cf. notamment son enregistrement des redoutables Vingt regards de Messiaen:
Vingt regards sur l'Enfant Jésus).
Son apporche de l'Art de la fugue, qui mêle une grande clarté polyphonique à une belle variété des climats malgré la profonde unité de l'ensemble, est donc très convaincante et séduira tous ceux qui recherchent une belle version pianistique de cette oeuvre.
Mais la question décisive est: le piano moderne, avec sa sonorité plutôt ronde et sa résonance feutrée, est-il vraiment un instrument idéal pour ce sommet de polyphonie aux prolongements métaphysiques? Pierre-Laurent Aimard pense, bien entendu, que oui et il s'en justifie avec précision dans l'interview contenue dans le livret: les différents contrepoints et canons appelant, selon lui, tantôt le clavecin, tantôt l'orgue, tantôt le clavicorde, tantôt un ensemble de chambre, tantôt un choeur a cappella, il pense que le piano moderne, avec son potentiel multiple, peut, lorsqu'il est réglé de façon adéquate, exprimer toute cette diversité.
Néanmoins, malgré l'immense respect que j'ai pour ce pianiste, je ne parviens pas à ressentir les choses de la même manière: le piano, même joué avec le talent d'Aimard, me semble un instrument trop neutre et consensuel, comparé à la rigueur absolue du clavecin, à la richesse transcendante de l'orgue ou à la variété réelle (et non seulement suggérée) d'un ensemble instrumental. C'est pourquoi, malgré l'excellence de cet enregistrement dans son ordre propre, je continue de préférer les versions suivantes: au clavecin, Leonhardt (
Bach: The Art Of Fugue Bwv 1080(2Cd)), à l'orgue, Isoir (
L'Art De La Fugue); interprété par un ensemble instrumental, Savall (
Bach: Die Kunst der Fuge).