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Baisers de cinéma - Prix Fémina 2007 [Broché]

Eric Fottorino
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Extrait

Le refuge de mon père était un grand studio avec du parquet flottant, des murs blancs et nus, une large poutre crevassée en son milieu qui traversait le plafond. Une porte donnait sur une minuscule cuisine, une autre sur la salle d’eau. Par la fenêtre, on apercevait la Seine et les arches de Notre-Dame. Au dessus du canapé-lit était cloué un crucifix avec son Jésus-triste, comme l’appelait mon père. Il avait passé là les derniers mois de sa vie, entre deux séjours à l’hôpital. « Je rentre dans ma tanière », m’annonçait-il au téléphone, quand il faussait compagnie à ses médecins pour regagner l’île Saint-Louis.
Mon père refusait que je lui rende visite à Villejuif. J’ai respecté ce souhait qui était peut-être une coquetterie. À force de photographier les comédiennes, d’éclairer leur bon profil et d’arranger ce qu’il appelait les visages difficiles, il avait dû penser qu’à son tour il était en droit de ne se montrer qu’à son avantage. La veille d’entamer ses séances de rayons, il s’était rendu au Studio Harcourt où il comptait nombre d’amis. Il s’était laissé tirer le portrait, un noir et blanc irréprochable dans une lumière douce. Il n’aurait pas fait mieux s’il s’était placé lui-même derrière l’objectif. « Le traitement va m’abîmer. Autant saisir une dernière fois la bête intacte », m’avait-il lancé comme en s’excusant, un jour que j’avais découvert un de ces tirages sur son bureau. Je m’étais abstenu d’y toucher. Il resta longtemps parmi toutes ces comédiennes que mon père semblait avoir créées.
Peu après sa disparition, j’étais allé chez lui un soir rue Budé, puis je m’étais posté à la fenêtre. Je voulais voir ce qu’il voyait quand la mort lui laissait une permission de sortie. Avec la nuit, le quai d’Orléans était bondé de Japonais, d’Américains en goguette, de ces familles très blondes que la Scandinavie envoie à Paris, au printemps. Plus tard s’étaient insinuées les silhouettes en perfecto des films de Melville, les solitaires, les loups de rencontre. Des bateaux-mouches remuaient l’eau de la Seine et projetaient sur les façades la lueur violente de leurs halogènes. J’entendais par bribes les commentaires enregistrés en plusieurs langues, « sur votre gauche l’île Saint-Louis », « a sinistra… ».
On ne se comprenait pas, mon père et moi. Je ne faisais pas beaucoup d’efforts. L’été de mes seize ans, j’avais trouvé un travail saisonnier dans un cinéma du Quartier latin. Il s’agissait de colorier en rouge vif les lèvres de Marilyn sur des dizaines de clichés anciens. Le gérant voulait afficher ces images dans tout l’arrondissement et même jusqu’aux Champs-Élysées pour annoncer la reprise de Certains l’aiment chaud dans sa petite salle de la rue des Écoles. Je revois l’expression désolée de mon père lorsque je lui avais dit à quoi j’occupais mes journées. Je croyais qu’il aurait été heureux que je travaille dans sa partie. Il m’aurait transmis son savoir et ses astuces, des choses apprises de l’existence qu’il m’aurait données l’air de rien, comme en contrebande, dans les coulisses de la vie. Mais que le fils de Jean Hector, le prince du noir et blanc, fût payé pour repeindre dans des tons criards les lèvres de Marilyn… Je n’avais pas mesuré l’étendue de ma provocation. Il fallut ce moment passé chez lui, au milieu de son œuvre silencieuse, pour que j’en prenne douloureusement conscience.

Détails sur le produit

  • Broché: 188 pages
  • Editeur : Editions Gallimard (23 août 2007)
  • Collection : Blanche
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 207078584X
  • ISBN-13: 978-2070785841
  • Moyenne des commentaires client : 4.0 étoiles sur 5  Voir tous les commentaires (6 commentaires client)
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7 internautes sur 8 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Fottorino en noir et blanc, 11 novembre 2007
Par 
Patrick Godart (Paris France) - Voir tous mes commentaires
(TESTEURS)    (TOP 500 COMMENTATEURS)    (VRAI NOM)   
Achat authentifié par Amazon(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Baisers de cinéma - Prix Fémina 2007 (Broché)
Ce roman d'Eric Fottorino est une nouvelle fois, l'expression (très) douloureuse de l'absence d'un parent. Ici l'histoire nous relate la quête désepérée d'une mère, au travers d'un père photographe de plateau, maître de la lumière, au cinéma.
Qu'on ne s'y trompe pas, l'objet de cette recherche forcenée, est surtout ce père secret qui n'a laissé à son fils que de pauvres indices, et très peu sur une mère jamais connue. Cette fois, Eric Fottorino quitte la couleur, les aspects mordonés et chamarés d'un "Korsakov" explosant en chaleurs et couleurs méditerranéenes, pour les ambiances manichéennes des studios de cinémas, ou pour les harmonies en gris et blanc de Paris. Ici nous sommes dans un univers noir et blanc, celui des photographies des stars ou starlettes des années 50, invariablement retouchées par le faisceau de lumière ou le génie artistique du photographe. De cette transgression constante de la réalité en un univers binaire, noir et blanc, ombre et lumière, Eric Fottorino bâti (une nouvelle fois) un roman sur la recherche éperdue de ses racines, de sa mère, d'une partie de soi. L'Autre, l'autre femme, cette "mère" de substitution que l'on aime, avec passion, même si elle est mariée, distante, éloignée, brutale et voluptueuse, n'est-elle pas là - comme dans la vraie vie ?- que pour nous aider à faire le deuil de cette vraie mère, de cette maman à jamais perdue ou inaccessible, de nous libérer enfin pour vivre. Mais y parvenons nous réellement ? Ce livre en donne une bien belle réponse.
Les plus : le style ciselé, le jeu des lumières et des couleurs brutes, primaires soutenant celui des sentiments heureux et des malheurs de l'existence, les très belles pages sur Paris, sur la photographie - en noir et blanc- , l'évocation du cinéma des années 50-60, l'amour sublimé en pudeurs multiples, la douleur d'être un enfant abandonné.
Les moins : Y en a t-il vraiment. Si peut être, le trait des personnages de femmes est un peu caricaturé, forcé. Mais n'est-ce pas le propre du noir et blanc?
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1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Très bon récit, 31 octobre 2008
Ce commentaire fait référence à cette édition : Baisers de cinéma - Prix Fémina 2007 (Broché)
Voilà un très beau livre, plein de douceur et de poésie, de vérités et de douleurs. Baisers de cinéma est un livre très bien écrit : Fottorino est certes un journaliste connu, mais il apparaît aussi ici comme un bon écrivain. Pour dire l'absence, la solitude, mais aussi l'amour ou la passion dévorante, Fottorino use d'un style tout à fait agréable et juste, et réussit même à éviter les clichés alors qu'il brasse beaucoup de sujets assez convenus. Sans conteste, Baisers de cinéma est un ouvrage réussi qui mérite tout à fait son prix.
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4.0 étoiles sur 5 Nouvelle vague!, 6 février 2011
Ce commentaire fait référence à cette édition : Baisers de cinéma - Prix Fémina 2007 (Broché)
Ce très beau récit ressemble à un film de Truffaut. Une écriture fluide, des personnages tout en nuances de noir et blanc, une ambiance très parisienne...
Sur un fond d'aventure amoureuse, le narrateur plonge à la recherche de ses racines dans le milieu du cinéma, à la poursuite d'une mère actrice qu'il n'a jamais connue.
L'écriture d'Eric Fottorino vous transportera sur un nuage, tant elle est agréable et fluide. Courrez vous procurer ce beau roman sans hésiter !
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