A propos de la collection
Extrait
Le refuge de mon père était un grand studio avec du parquet flottant, des murs blancs et nus, une large poutre crevassée en son milieu qui traversait le plafond. Une porte donnait sur une minuscule cuisine, une autre sur la salle deau. Par la fenêtre, on apercevait la Seine et les arches de Notre-Dame. Au dessus du canapé-lit était cloué un crucifix avec son Jésus-triste, comme lappelait mon père. Il avait passé là les derniers mois de sa vie, entre deux séjours à lhôpital. « Je rentre dans ma tanière », mannonçait-il au téléphone, quand il faussait compagnie à ses médecins pour regagner lîle Saint-Louis.
Mon père refusait que je lui rende visite à Villejuif. Jai respecté ce souhait qui était peut-être une coquetterie. À force de photographier les comédiennes, déclairer leur bon profil et darranger ce quil appelait les visages difficiles, il avait dû penser quà son tour il était en droit de ne se montrer quà son avantage. La veille dentamer ses séances de rayons, il sétait rendu au Studio Harcourt où il comptait nombre damis. Il sétait laissé tirer le portrait, un noir et blanc irréprochable dans une lumière douce. Il naurait pas fait mieux sil sétait placé lui-même derrière lobjectif. « Le traitement va mabîmer. Autant saisir une dernière fois la bête intacte », mavait-il lancé comme en sexcusant, un jour que javais découvert un de ces tirages sur son bureau. Je métais abstenu dy toucher. Il resta longtemps parmi toutes ces comédiennes que mon père semblait avoir créées.
Peu après sa disparition, jétais allé chez lui un soir rue Budé, puis je métais posté à la fenêtre. Je voulais voir ce quil voyait quand la mort lui laissait une permission de sortie. Avec la nuit, le quai dOrléans était bondé de Japonais, dAméricains en goguette, de ces familles très blondes que la Scandinavie envoie à Paris, au printemps. Plus tard sétaient insinuées les silhouettes en perfecto des films de Melville, les solitaires, les loups de rencontre. Des bateaux-mouches remuaient leau de la Seine et projetaient sur les façades la lueur violente de leurs halogènes. Jentendais par bribes les commentaires enregistrés en plusieurs langues, « sur votre gauche lîle Saint-Louis », « a sinistra ».
On ne se comprenait pas, mon père et moi. Je ne faisais pas beaucoup defforts. Lété de mes seize ans, javais trouvé un travail saisonnier dans un cinéma du Quartier latin. Il sagissait de colorier en rouge vif les lèvres de Marilyn sur des dizaines de clichés anciens. Le gérant voulait afficher ces images dans tout larrondissement et même jusquaux Champs-Élysées pour annoncer la reprise de Certains laiment chaud dans sa petite salle de la rue des Écoles. Je revois lexpression désolée de mon père lorsque je lui avais dit à quoi joccupais mes journées. Je croyais quil aurait été heureux que je travaille dans sa partie. Il maurait transmis son savoir et ses astuces, des choses apprises de lexistence quil maurait données lair de rien, comme en contrebande, dans les coulisses de la vie. Mais que le fils de Jean Hector, le prince du noir et blanc, fût payé pour repeindre dans des tons criards les lèvres de Marilyn Je navais pas mesuré létendue de ma provocation. Il fallut ce moment passé chez lui, au milieu de son uvre silencieuse, pour que jen prenne douloureusement conscience.
Mon père refusait que je lui rende visite à Villejuif. Jai respecté ce souhait qui était peut-être une coquetterie. À force de photographier les comédiennes, déclairer leur bon profil et darranger ce quil appelait les visages difficiles, il avait dû penser quà son tour il était en droit de ne se montrer quà son avantage. La veille dentamer ses séances de rayons, il sétait rendu au Studio Harcourt où il comptait nombre damis. Il sétait laissé tirer le portrait, un noir et blanc irréprochable dans une lumière douce. Il naurait pas fait mieux sil sétait placé lui-même derrière lobjectif. « Le traitement va mabîmer. Autant saisir une dernière fois la bête intacte », mavait-il lancé comme en sexcusant, un jour que javais découvert un de ces tirages sur son bureau. Je métais abstenu dy toucher. Il resta longtemps parmi toutes ces comédiennes que mon père semblait avoir créées.
Peu après sa disparition, jétais allé chez lui un soir rue Budé, puis je métais posté à la fenêtre. Je voulais voir ce quil voyait quand la mort lui laissait une permission de sortie. Avec la nuit, le quai dOrléans était bondé de Japonais, dAméricains en goguette, de ces familles très blondes que la Scandinavie envoie à Paris, au printemps. Plus tard sétaient insinuées les silhouettes en perfecto des films de Melville, les solitaires, les loups de rencontre. Des bateaux-mouches remuaient leau de la Seine et projetaient sur les façades la lueur violente de leurs halogènes. Jentendais par bribes les commentaires enregistrés en plusieurs langues, « sur votre gauche lîle Saint-Louis », « a sinistra ».
On ne se comprenait pas, mon père et moi. Je ne faisais pas beaucoup defforts. Lété de mes seize ans, javais trouvé un travail saisonnier dans un cinéma du Quartier latin. Il sagissait de colorier en rouge vif les lèvres de Marilyn sur des dizaines de clichés anciens. Le gérant voulait afficher ces images dans tout larrondissement et même jusquaux Champs-Élysées pour annoncer la reprise de Certains laiment chaud dans sa petite salle de la rue des Écoles. Je revois lexpression désolée de mon père lorsque je lui avais dit à quoi joccupais mes journées. Je croyais quil aurait été heureux que je travaille dans sa partie. Il maurait transmis son savoir et ses astuces, des choses apprises de lexistence quil maurait données lair de rien, comme en contrebande, dans les coulisses de la vie. Mais que le fils de Jean Hector, le prince du noir et blanc, fût payé pour repeindre dans des tons criards les lèvres de Marilyn Je navais pas mesuré létendue de ma provocation. Il fallut ce moment passé chez lui, au milieu de son uvre silencieuse, pour que jen prenne douloureusement conscience.
Présentation de l'éditeur
« Je ne sais rien de mes origines. Je suis né à Paris de mère inconnue et mon père photographiait les héroïnes. Peu avant sa mort, il me confia que je devais mon existence à un baiser de cinéma. »
Biographie de l'auteur
Éric Fottorino est né à Nice en 1960. Il a publié Caresse de rouge (prix François Mauriac) et Korsakov (prix des Libraires, prix France-Télévisions) aux Éditions Gallimard. Baisers de cinéma est son huitième roman.