Le matin où elle devait se marier, Pell Ridley se faufila hors de son lit dans l'obscurité, donna un baiser d'adieu à ses soeurs, alla chercher Jack, sur la lande battue par le vent et la pluie, et lui annonça qu'ils partaient. Non qu'il fût susceptible de protester, en qualité de cheval.
Il n'y avait pas grand-chose à emporter. Du pain, du fromage, une bouteille de bière, un tablier propre, une corde pour Jack et un livre illustré de délicats dessins d'oiseaux - qui appartenait à sa mère mais que nul ne regardait jamais sauf Pell. Elle ne toucha pas à la robe, étendue sur une chaise poussiéreuse, dans laquelle elle aurait dû se marier.
Passant délicatement la main dans la plus belle théière, elle récupéra les pièces mises de côté pour sa dot. Puis elle glissa la corde autour de l'encolure de Jack, pivota sur ses talons et partit.
Baissant la tête et plissant les yeux à cause de la pluie, elle fit halte en apercevant, sur le sentier, une silhouette fantomatique. Si celle-ci n'avait guère plus de substance qu'un papillon de nuit, son regard n'en perçait pas moins les ténèbres.
- Retourne te coucher, Bean. Aucune réaction.
Pell soupira devant l'expression têtue du visage ovale et blafard.
- Je t'en prie, Bean. Rentre à la maison.
Mon Dieu, non ! songea-t-elle. Mais à quoi bon supplier Dieu quand les dés sont jetés ?
Sans attendre d'y être invité, le garçonnet grimpa sur Jack. N'ayant pas le choix, sa soeur se hissa derrière lui, sentant la tiédeur de ce corps fluet contre le sien. Et c'est ainsi, avec un «Hue, Jack !» résigné et sans que Pell ait versé une seule larme, qu'ils commencèrent à descendre la colline - en direction du nord qui paraissait, en cet instant, la voie ouverte vers le vaste monde.
- Je suis désolée Birdie, murmura la jeune fille, avec une dernière pensée pour celui qui aurait dû devenir son mari.
Peut-être se trouverait-il une autre épouse à la dernière minute ? Lou, par exemple ? N'importe quelle fille fera l'affaire, songea Pell. N'importe qui sauf moi.