J'aime Balzac. Avant même d'aimer son oeuvre, j'aime l'homme qu'il fut. Un homme si entièrement voué à la littérature qu'il lui sacrifia sa santé et finalement sa vie. Un mondain qui adorait la "haute" société et en fut pourtant l'un des plus féroces chroniqueurs. Un épicurien épris de luxe qui vécut dans la hantise du besoin et la crainte des huissiers. Un séducteur impénitent qui ne connut qu'un seul grand amour. En fait, comme tant d'artistes, Balzac est une somme de contradictions et de paradoxes. Même son physique était trompeur. A en croire ceux qui le connurent, il avait un cou de buffle, le teint rubicond et un rire si tonitruant qu'il faisait trembler l'argenterie sur les tables. Et pourtant, sous cette "écorce" grossière, quelle finesse d'esprit, quelle délicatesse de pensée, quelle intelligence du coeur humain! Parce qu'il a beaucoup écrit, certains ont prétendu qu'il écrivait mal, mais je pense que la prose balzacienne transcende la notion de "beau style". Balzac, c'est un flux, un torrent, une vague qui vous emporte par sa fougue. C'est Julien Gracq, je crois, qui a dit un jour de lui qu'il était "un styliste en gros". Cela peut sembler, à première vue, un tantinet méprisant, mais à la réflexion la formule me paraît très juste. En tout cas, personnellement, ce style, je le trouve merveilleusement riche et luxuriant. Il est aux antipodes de la prose étique d'une certaine littérature française contemporaine qui se croirait déshonorée en alignant deux adjectifs à la suite. Et quel génie de la description! Je me souviens encore de l'éblouissement qui fut le mien quand je découvris, voilà bien des années, les premières pages du "Père Goriot" dans lesquelles Balzac nous brosse à grandes phrases amples et majestueuses la physionomie de son cher Paris avant de zoomer lentement sur la rue Neuve-Sainte-Geneviève, puis sur la pension Vauquer, et enfin sur ses locataires. Il y a du peintre chez Balzac. A la fois paysagiste et portraitiste, il n'a pas créé un monde, il a transfiguré par le biais de son art celui qui l'entourait, le peuplant d'une humanité presque aussi réelle que la vraie. Chabert, Vautrin, Gobseck, Birotteau ou Rastignac sont bien plus que des personnages, ce sont des "caractères" dans lesquels s'incarnent avec une force inouïe des passions humaines que nous avons tous croisées un jour ou l'autre. L'univers de Balzac est une vaste symphonie où les voix se répondent de livre en livre, tissant peu à peu sous nos yeux une fresque immense et vertigineuse. S'y plonger est un ravissement et s'y perdre un doux péril.