"JIMI HENDRIX" de BENOIT FELLER (Albin Michel - 1976) Page 174
4° Album 1970 33T Réf : Barclay 92022 - Polydor 2489 146 - Capitol STAO 472us (le pressage américain est recommandé pour la pochette qui s'ouvre)
..... L'histoire du groupe est on ne peut plus brève, qui débute en décembre 1969 pour se terminer à la fin janvier 1970, après deux concerts, l'un au Fillmore East, l'autre au Madison Square Garden de New York. Mais le premier desdits concerts fut enregistré et un album en a été tiré, qui parut sous le titre "Band Of Gypsis". D'aussi courte durée qu'ait pu être l'existence du trio, le Band Of Gypsis constitue un superbe moment de la carrière de Jimi Hendrix. D'abord parce que qu'après la difficile année d'absence qui s'était écoulée, voir Hendrix rassembler son énergie pour répéter quatorze heures par jour semblait de bonne augure. Ensuite parce que la musique du groupe, même si elle ne recelait pas les éclats sublimes d'"Electric Ladyland", se révéla purement excellente. Comment , d'ailleurs, la comparer à celle qu'avait produite l'Experience ? L'entreprise était d'une autre nature, la chimie interne du nouveau groupe radicalement opposée à celle de l'ancien et par-dessus tout les temps avaient changé.
Composé de trois musiciens noirs, le Band Of Gypsis allait jouer une musique noir, où les élans célestes de Jimi Hendrix se fondraient avec les pulsions rythmiques animales de cet ours de la batterie qu'est Buddy Miles. Miles, dont le jeu est exactement inverse à celui de Mitch Mitchell, amenait à Hendrix la force qui l'habitait, cette frappe austère dépourvue de fantaisie mais implacable et terriblement puissante, ce "funk" qui a toujours caractérisé les disques auxquels il a participé. Billy Cox soudait l'ensemble, qui parachevait, par la dureté de son jeu très syncopé, le son brut et mat du groupe. Et l'album (enregistré dans la nuit du 31 décembre 1969 au 1er janvier 1970) est une explosion de "soul". D'emblée, "Who Knows", qui ouvre le disque, montre que Jimi Hendrix n'a pas perdu un atome de rage, que la fièvre n'a pas baissé, même si les climats sonores d'antan, colorés et mouvants, ont disparu. Certes, on note quelques digressions, au fil de "Machine Gun", particulièrement, ce morceau de douze
minutes qu'Hendrix et Buddy Miles ponctuent de rafales de mitraillettes, alors que résonnent ces mots :
- ("Mitrailleuse/Déchire mon corps en lambeaux/L'homme infernal veut que je te tue/Même si pour le reste nous sommes amis.")
Mais la seconde face entière est empreinte d'une densité qui ne faiblit pas. Buddy Miles chante deux de ses compositions qui ont respectivement pour nom "Changes" et "We Gotta Live Together" et déchaîne le public au long du premier morceau en l'incitant de façon très incantatoire à hurler avec lui. Le groupe interprète encore "Power To Love", au fil duquel Hendrix aligne de superbes phrases et chante ce qui reste peut être l'ultime message du Band Of Gypsis
- ("Avec le pouvoir de l'Ame/Tout est possible").
Quoiqu'un peu primaire, la phrase est remplie d'espoir.
Mais ce qui emporte l'album par dessus tout et, davantage encore que la valeur intrinsèque des compositions, où l'énergie de Buddy Miles éclate de bout en bout, c'est la guitare. Jimi Hendrix a progressé depuis "Electric Ladyland", et sa force d'instrumentiste apparaît mieux que jamais, à travers cette musique simple et directe de laquelle est évidemment absent tout travail de studio. L'album recèle des instants de pure magie, tels que ce "Message Of Love" dont les paroles gonflent encore l'intensité d'une mélodie exceptionnelle que secoue ce qui est pour moi le plus beau solo de Jimi Hendrix. Ce dernier déclarait au demeurant quelques mois plus tard :
- "Je pense jouer mieux qu'autre fois. J'ai beaucoup appris. Mais j'ai davantage à apprendre encore pour pouvoir plus tard accoucher de la musique que j'entends dans ma tête."
La presse américaine n'avait pas prédit beaucoup de bonheur au Band Of Gypsis, dont la cohésion lui paraissait illusoire, en raison du trop important décalage musical et spirituel qui séparait, selon elle, Jimi Hendrix et Buddy Miles. Le fait est que l'affaire tourna au désastre. Lors du second concert du groupe, Hendrix s'interrompit soudain, agrippa le micro et lança à la foule :
- "Ah, I'm sorry but we just can't get it together"
- "Ah, je suis navré, mais nous ne parvenons pas à jouer ensemble."
Ce soir-là, Band Of Gypsis, qui avait joué un morceau et demi, cessa d'exister. Ni Billy Cox ni Buddy Miles ne portaient pourtant la responsabilité de cet échec, dont la cause profonde était beaucoup plus grave qu'un désaccord musical momentané. Car, de l'aveu de ceux qui le rencontrèrent quelques heures avant le concert, Hendrix, n'aurait pas dû monter en scène. Johnny Winter rapporte :
- "Lorsque que je vis Jimi entrer en coulisse, j'eus des frissons. Le spectacle était épouvantable. Nous étions pas les meilleurs amis, mais lorsque nous nous rencontrions, nous échangions toujours quelques mots, toujours, et ce jour-là, Jimi me frôla sans desserrer les dents, s'allongea sur une banquette, plongea sa tête dans ses mains, et ne bougea plus jusqu'à l'heure de monter sur scène. Pourtant il désirait réellement donner ce concert. Mais il était si malheureux qu'il ne pouvait pas même jouer. Et les musiciens du groupe n'avaient rien à y voir. Il était déjà mort.......".