Dans le petit livret (très bien construit) qui accompagne cet enregistrement, on appréciera le portrait de Sybil Sanderson, pour qui Massenet créa 2 opéras "Thais" et "Esclarmonde" Il est curieux de constater que Joan Sutherland voulut lui rendre hommage en ressuscitant le second, tout en négligeant le premier (elle n'a même jamais, je crois, enregistré son grand air) ce qui est très curieux.
A La Fenice de Venise (2004) le metteur en scène Pier Luigi Pizzi sut créer une merveilleuse lecture du conflit spirituo-charnel des deux protagonistes. Ici, au Teatro Regio de Turin, c'est un autre esthète, plus jeune (et apparement plus porté vers la métaphysique) qui assure la totalité du spectacle (costumes, lumières, chorégraphies...) : Stefano Proda.
Sa vision oscille entre le masochisme des Cénobites, engoncés dans leurs chasubles qui leur permettent à peine de marcher, accompagnés d'esclaves soumis presque nus qui se trainent à leurs pieds, et l'univers de Thais, la pécheresse d'Alexandrie, qui évolue dans un décor de marbre aux formes brisées, ambigues et sensuelles (morceaux de seins et d'oreilles, oeil observateur).
Dès le début de l'opéra, Athanael parait extrémement tourmenté : il n'a pas cette joie, cet élan que devrait avoir un croyant qui veut accomplir une action salvatrice. Il semble totalement dépendant de sa vision de sa propre luxure qui lui apparait au sous-sol de la pièce où il se prosterne soudain, dans une croix de lumière très christique.
L'imagination de Stefano Proda alterne entre la contemplation, le baroque et le symbolisme. C'est souvent très beau, c'est souvent encombrant et figé à l'extrème, comme si les acteurs ne pouvaienr rien contre leur destin qui s'accomplit dans la contradiction de leurs pensées secrètes : Athanael est une sorte de prêtre qui se croit immunisé contre les tentations de la chair, et Thais est une prostituée qui ne se doute pas combien elle aspire à la pénitence et à la sainteté.
La distribution est solide, mais on l'oublie un peu devant l'étrangeté des costumes et la particularité des décors. Barbara Frittoli est une habituée des rôles lyriques (Liu, de Puccini où elle excelle) mais son vibrato semble préoccupant dans l'aigu, et Lado Ataneli possède le physique viril et la voix qui conviennent à son rôle (sans égaler toutefois Michele Pertusi dans la version de La Fenice).
Ceci dit, et pour faire écho au commentaire précédent, la version du MET est programmée pour janvier 2010. Elle s'avère particulièrement alléchante puisqu'elle propose deux super-stars : Thomas Hampson et Renée Fleming. Connaissant l'intelligence du premier et la beauté de la seconde, il faut s'attendre à une débauche dont seul le MET a le secret : kitsch excessif ou relecture actualisée?
Très excitant.