...captés au Victoria Hall de Genève entre octobre 1953 et avril 1964.
Outre les excellentes prises de son (consistantes & pulpeuses) réalisées par les ingénieurs de Decca, les interprétations se distinguent par leur raffinement, leur sensualité, leur clarté polyphoniques qui ne sacrifie toutefois jamais à l'aride transparence.
L'inspiration folklorique apparaît intégrée à un idiome plus universel, ce qui nous offre une lecture fluide et instrumentalement délectable des "Danses populaires roumaines", mais peut-être trop civilisée du deuxième "Portrait". Rappelons que le violon solo du premier portrait est Laurent Fenyves (la pochette du CD oublie de mentionner cette information).
On ne concevrait guère exposé plus savoureux de la "Suite de Danses" (le basson d'Henri Helaerts !) brassée en pleine pâte sans abuser du condiment pittoresque : une approche bien différente des épures grinçantes et modernistes que Georg Solti enregistrait à la même époque avec le London Symphony pour le même label.
Quant au "Concerto pour orchestre" (précisons qu'Ansermet préférait le qualificatif plus judicieux de « concert » au « sens où l'employaient les musiciens français du XVIII° siècle »), le maestro relativisait tout autant l'influence des investigations ethnomusicologiques menées par le compositeur hongrois : « ce que Bartók retient de son folklore, c'est le goût de l'intervalle des quartes, de certains types de mouvements et d'inflexions mélodiques [...] A l'égard de son folklore, il est plus créateur que créancier » (notice sur l'oeuvre datée du 26 mars 1953).
A l'écoute, la couleur harmonique s'entend valorisée sans concession à la séduction tonale ni au brio de circonstance. Illustration dans le Finale : « il sied de ne pas se laisser éblouir par le rythme et de ne rien perdre de l'étonnante diversité et de l'ampleur du cours mélodique ». Appels de cors plutôt étouffés, pizzicati alentis pour lancer la fougueuse échappée Friska : Ansermet dirige tel qu'il avait expliqué dans ces lignes, mais surtout anime l'oeuvre avec une extrême attention au timbre instrumental et à la poésie qu'il suggère. La frémissante Elégie, sa dramaturgie nocturne, endosse ici un pouvoir d'évocation et une force d'émotion que peu d'autres chefs ont su laisser percevoir...
Dans la "Musique pour cordes, percussion et célesta", Ansermet parvient à expliciter sans édulcorer ni trahir la spontanéité du discours. On a déjà entendu des versions plus virtuoses, mais combien d'aussi intensément ressenties, d'aussi intelligemment fouillées ? Dans cet enregistrement de mai 1957, sa baguette accomplit ce qu'il écrivait vingt ans auparavant au sujet de cet opus à peine sorti de la plume : « il y a là comme une éclosion, une conquête nouvelle, et notamment cette conquête capitale : celle de la forme -de la forme indépendante de tout formalisme, qui dispose les éléments thématiques et mesure leur capacité d'expression de façon à donner à chaque morceau sa plénitude de sens ».
Chaleureux lyrisme et subtilité des nuances accompagnent le clavier de Julius Katchen dans le Concerto n°3 (le pianiste américain le confiera encore aux micros de Decca sous la baguette d'Istvan Kertesz). On admirera ici l'Adagio Religioso restitué avec une pénétrante sincérité.
Pour conclure : ce double album se doit d'abord fêter comme un retour bienvenu dans la discographie du chef helvète. Mais se conseille aussi et surtout aux mélomanes intimidés par la réputée "difficile" musique de Bartók, ici servie par un guide généreux qui nous la communique coeur et âme.