1986.
Watchmen amène la révolution dans le monde sclérosé du comicbook. Mais Alan Moore n'est pas seul. De son côté, Frank Miller enfonce le clou avec le monument qui nous intéresse ici : "The Dark Knight's Return" ("DKR").
Ce n'est pas la peine de revenir sur une histoire que tout le monde connait. Par contre, on peut insister, car on ne le fera jamais assez, sur l'aspect révolutionnaire et artistique du chef d'œuvre de Frank Miller.
Savez-vous pourquoi un joli paysage ou un beau portrait à l'aquarelle ne peut être considéré comme une œuvre d'art ? Et bien c'est parce que, au delà des questions purement esthétiques, l'art n'est pas là pour faire joli, mais pour créer, pour être le premier à le faire. "Le bon goût est l'ennemi de l'art" disait Picasso. Une phrase essentielle, qui démontre que le créateur artistique n'est pas là pour flatter le regard du spectateur, mais pour explorer les sentiers inconnus... Après tout, le véritable explorateur se défend-il d'aller explorer une région inconnue du globe s'il a peur que son public ne puisse le suivre ?
Fin du constat.
Si "DKR" est une œuvre majeure, c'est qu'elle est la première de son genre. Jusque là, et même avec "Watchmen", un comicbook était le résultat d'une association de personnes et d'une industrie. Malgré la présence de Klaus Janson & Lynn Varley, "DKR" est l'œuvre d'un seul homme, avec des collaborateurs. Quelques œuvres marquantes avaient déjà été l'apanage d'un seul auteur, comme par exemple
La mort de Captain Marvel de Jim Starlin. Mais "DKR" va pourtant élever son medium -le comicbook- à un stade nettement supérieur, au point de rivaliser avec l'Art contemporain en terme de richesse formelle et thématique !
Oui, "DKR", c'est le summum, dans le monde des comics, dans la relation entre le FOND et la FORME.
- Dans le FOND, Miller injecte ses thématiques favorites et transforme la figure du super-héros en général et de Batman en particulier en véhicule pour questionner notre société. Et il le fait comme aucun auteur du médium ne l'avait fait avant lui, en jouant sur le fil du rasoir, laissant le lecteur se faire sa propre opinion. A travers cette histoire de vigilante vieillissant qui reprend du service après une longue retraite, il explore le thème de la radicalisation, qui touche les seniors dans nos bonnes sociétés démocratiques, où sont sans cesse remises en questions les notions de justice et leurs corollaires, le laxisme, la répression, la bienpensance, le fascisme.
Il explore également les dérives des médias, et le pouvoir corruptible de la sacro-sainte télévision. Cette trilogie thématique "super-héros/pouvoir/justice" accouche d'un récit à la puissance d'évocation et à la profondeur inédite, et ce bien des années avant que Miller ne se radicalise lui-même, comme une preuve tangible qu'il s'agissait là d'un questionnement très sérieux et primordial.
- Dans la FORME, Miller échappe à tous les stéréotypes des comics mainstream et innove à tout point de vue. Son dessin, en apparence plutôt esquissé, est en réalité d'une justesse étonnante. Et s'il n'est pas "esthétisant", il est d'une puissance et d'une inventivité assez impressionnante. Ainsi, plutôt que de flatter la plastique athlétique des habituels super-héros, notre homme préfère-t-il inventer une véritable alchimie entre le découpage de ses planches et l'architecture des lieux. En découle un langage corporel et une rythmique totalement inédite, baignée d'un dépouillement hérité des mangas, puisqu'il est admis aujourd'hui que Miller fut fortement inspiré par les créations nipponnes, et d'une vision particulièrement cinématographique de l'art séquentiel, à la manière d'un film de Scorcese (voix-off comprise).
Je suis personnellement un grand admirateur de ces planches expressives à nulle autre pareille, aux ombres majestueuses, qui confèrent au récit un lyrisme extraordinaire, évidemment rehaussé par le superbe encrage de Klaus Janson et la mise en couleur de Lynn Varley. Un art séquentiel d'une modernité totale, qui fera école en propulsant le comicbook à un niveau adulte auquel il n'était jusque là pas destiné.
Et bien entendu, il y a ce télescopage entre l'action, la voix-off et les commentaires télévisuels, qui offrent au lecteur des niveaux de lecture différents tout en restant dans la fluidité du récit. Toutes ces trouvailles, aujourd'hui reprises par des légions de dessinateurs, on les doit à Frank Miller.
On pourrait penser qu'après son passage, les comics n'ont plus jamais été les mêmes. Ce n'est hélas pas le cas, car il s'agit d'un univers particulièrement figé. Ainsi, de nombreux lecteurs de comics mainstream, dans un élan d'une mauvaise foi extraordinaire, taxèrent les œuvres de Frank Miller et d'Alan Moore de "grimm'n gritty", ce qui ralenti fortement l'évolution du medium pour bien des années encore, obligeant tout le monde à supporter les boursouflures infantiles qui pullulent toujours aujourd'hui.
Mais "DKR" possède encore bien des qualités, notamment littéraires, avec une voix-off et des dialogues inspirés. Il y a d'ailleurs beaucoup de texte, ce qui risque de contrarier certains amateurs de bandes-dessinées réfractaires à l'écriture. Mais l'ensemble est d'une belle densité.
Enfin, c'est très divertissant, avec une montée en puissance qui va culminer sur un combat monstrueux et fratricide entre Batman et Superman, dans lequel Miller démontre qu'il n'a pas utilisé le médium du super-héros de manière biaisée, et qu'il est également là pour en explorer les ressorts mythologiques, tout en mettant un terme à toutes les problématiques soulevées plus haut.
Ainsi, parce qu'il est le fruit d'un auteur complet, doublé d'un plasticien de haut-vol, qui conçoit la réalisation d'une bande-dessinée comme une œuvre exigeante dans laquelle la FORME et le FOND sont indissociables, et surtout car il s'agit du premier de son genre, "DKR" peut être considéré comme un chef d'œuvre. Et puis, peut-être, pourquoi ne pourrait-on pas imaginer, dans cet ordre d'idées, que Frank Miller soit un des génies du neuvième art ?
Cette version de l'éditeur Delcourt, aujourd'hui épuisée, offre un très bel écrin à la maxi-série de Frank Miller, avec format géant superbe (32 x 23 cm !), papier glacé d'excellente qualité et traduction solide.