Une justicière apparentée à Batman lutte contre une organisation criminelle particulièrement sinistre, entre la mafia et la secte ésotérique, menée par une jeune psychopathe se faisant appeler "Alice" et ne parlant qu'en citant les phrases du roman de Lewis Caroll...
Comment appelle-t-on un roman graphique aussi beau à regarder ?
Le probablement mégalomaniaque J.H.Willams III (avec un nom pareil et une telle arrogance dans le dessin, comment en serait-il autrement ?) marque durablement les rétines avec des planches sublimes, souvent doubles, découpées en tableaux façon Art Nouveau (et ses volutes végétales délicates) ou Art Déco (et ses formes géométriques décoratives), qui confèrent à l'ensemble de l'œuvre une esthétique postmoderne mettant en évidence l'ambiance éternellement "rétro" de Gotham City. La construction architecturale des planches se substitue alors à celle de la ville, qui n'est plus visible que sous la forme d'ombres et lumières lointaines.
Le surdoué Dave Stewart opte pour une "colorisation-concept", alternant aquarelle impressionniste et contrastes tricolores qui rappellent parfois le symbolisme primaire et efficace des panneaux de signalisation, avec leurs dominantes blanches, noires et rouges.
Je n'ai pas le souvenir d'avoir contemplé un comicbook aussi plastiquement créatif depuis les jours de gloire de Dave Mc Kean (et un certain album mettant en scène... Batman ! -
Batman : L'asile d'Arkham) et plus récemment avec David Mack (
Daredevil : Echo).
Comment appelle-t-on un roman graphique raconté de manière aussi magistrale ?
Le scénariste et romancier Greg Rucka imagine une histoire d'une simplicité biblique. Il choisit de la raconter sur le principe du poème élégiaque (avec ses alternances contrastées) ! Assisté de ses collègues plasticiens, il alterne les séquences mettant en scène l'héroïne et son existence dans le privé en contrastant au maximum sa narration, à la façon des vers élégiaques. Puis il donne à son récit un ton mélancolique, dominé par la souffrance amoureuse due à un abandon ou une absence : C'est la source même de l'élégie en poésie.
Ce n'est alors plus un hasard si Kate Kane (Batwoman, dans le civil) évolue de la sorte. Dès lors, ses motivations, son destin et même son orientation sexuelle sont dictés par la perte tragique dont elle est victime dans son enfance : Le meurtre de sa mère et surtout celui de sa sœur jumelle. En effet, cette tragédie l'amènera à construire sa destinée autour de sa soif de justice, et son évolution amoureuse passera à travers la recherche d'une nouvelle fusion féminine, telle qu'elle pouvait la posséder avec sa sœur, et telle qu'elle peut la retrouver, de façon plus ou moins illusoire, dans ses relations homosexuelles.
Greg Rucka nous rappelle alors qu'en bande dessinée, que nous pouvons appeler ici roman graphique pour en souligner la profondeur et la structure (alors qu'en vérité, il s'agit d'un arc narratif de la très ancienne série "Detective Comics" -N° 854 à 860), ce n'est pas l'histoire, ni même les personnages qui font la qualité du récit, mais bel et bien la façon de le mettre en scène et en images. Cette histoire simple, voire fluette, axée autour d'un minimum de personnages à la manière d'un drame Shakespearien, prend sa dimension, son épaisseur et son intensité dans cette alchimie entre le fond et la forme.
Saluons au passage la justesse et la richesse avec laquelle sont dessinés (au sens propre comme au figuré) les personnages. De cette héroïne moderne à la fois forte et fragile à ce père aimant et déterminé, en passant par cette criminelle psychotique, ambivalente et terrifiante (probablement la figure la plus réussie et inoubliable de l'ensemble), les qualités d'écriture du scénariste suscitent le respect. Et même si l'on voit bien que cette histoire de gang en forme de secte ésotérique ne l'intéresse que très peu par rapport à la parabole sur les aléas du destin (Alice, rendue folle et meurtrière par cette secte l'ayant fanatisée depuis l'enfance, possède dès le départ, par une pure concordance des éléments liés par le destin, les racines de sa future rédemption), on baisse son chapeau...
Alors comment appelle-t-on un roman graphique d'une telle qualité alliant le fond et la forme en un concept élaboré autour de l'élégie ?
Ah, oui, ça s'appelle un chef d'œuvre !