La première intégrale sur disques, en l'occurrence des 78 tours, enregistrée entre 1932 et 1935, ça sonne comment ? Voilà sans doute la question que se pose le néophyte devant la possibilité d'acquérir toutes les sonates pour piano de Beethoven à un prix imbattable, solution économique et tentante pour découvrir cette somme de merveilles... A celui-là, je ne conseillerai pas de commencer par ce coffret, pour des raisons techniques : en effet, le son est évidemment mono, étriqué, couvre un spectre sonore limité, sans extrême grave, sans finesse dans l'aigu etc. Il va de soi que, si quelqu'un qui veut découvrir ces œuvres n'est pas habitué au côté "document" de cet enregistrement, il sera déçu de ne pas goûter en même temps que l'interprétation les qualités sonores de l'instrument. Mieux vaut commencer par des versions plus récentes, qui rendent aussi justice au piano... En revanche, il faut savoir que, pour un enregistrement repiqué à partir de 78 tours, celui-ci est très correct, car, s'il a évidemment du souffle, et si on entend plus ou moins un bruit de surface, ceux-ci ont été réduits le plus possible, et l'enregistrement a été complètement nettoyé de toute rayure et de tout scratch, comme il devait y en avoir un sacré paquet sur les vieilles galettes d'origine. Du coup, malgré l'âge certain, cette intégrale s'écoute en oubliant assez vite ses limites techniques, et n'empêche nullement le mélomane averti de goûter les œuvres de Beethoven, et surtout le jeu de Schnabel...
On arrive donc au plus important : on ne saurait parler d'une conception d'ensemble, d'une vision globale et cohérente de Schnabel, mais il faut distinguer au moins deux approches différentes (sûrement plus, mais ça suffira ici) au long de cette intégrale enregistrée sur plusieurs années. En effet, ce qui charme, étonne dès le premier abord, c'est la fraîcheur, un côté presque juvénile, sur la plupart des sonates. Schnabel ne semble pas impressionné par le monument auquel il s'attaque, n'est pas dans la gravité de la révérence, mais ne se place pas non plus en dompteur prétentieux, en virtuose sûr de son affaire qui prendrait Beethoven de haut... Il donne plutôt l'impression de la spontanéité, de la liberté, de la découverte sans a priori, sans préjugé, avec un certain naturel, quitte d'ailleurs à révéler des imprécisions de jeu, des limites techniques, avec quelques pains. Qu'importe, le jeu est vif et vivant.
Cela ne fait pas de lui le plus grand interprète de Beethoven pour autant, mais il est à peu près assuré qu'un connaisseur de ces œuvres ne pourra qu'être charmé...
Mais ça serait oublier la deuxième approche évoquée plus haut : celle des dernières sonates. En effet, les sonates 30, 31, 32 (opus 109, 110, 111) sont magistrales, et dépassent de loin la fraîcheur évoquée précédemment. Cette fois, on est dans le grave, le profond, et Schnabel fait preuve, dans ces trois chefs-d'œuvre absolus, d'une grande délicatesse, de nuance, de finesse, et, surtout, son phrasé est majestueux, ample, exceptionnellement posé, aéré, tant il prend son temps, principalement dans les mouvements lents, où il montre une grande assurance. Bref, on passe là à une autre dimension, exemplaire, magnifique, qui place Schnabel au niveau des plus grands dans l'interprétation des dernières sonates... Voilà pourquoi un mélomane sera bien inspiré de découvrir ce coffret qui, comme rapport qualité/prix, vaut 5 étoiles, mais, si on tient compte de l'aspect technique de l'enregistrement, et des petites faiblesses de Schnabel, en vaut plutôt 4. A noter que le coffret est minimal : pas de livret, juste les pochettes cartonnées avec les indications utiles...