Furtwängler et Fischer sont de la même trempe : anti-techniciens, romantiques absolus, des créateurs au sens démiurgique du terme.
On écoute leur "Empereur" comme si l'on ouvrait l'Iliade ou l'Odyssée : les actes héroïques nous parlent avec le recul de la légende, le contexte nous en échappe ; mais demeurent la grandeur du projet, et cette ambition épique propre à édifier les siècles.
Dans cette interprétation, cette communion devrait-on dire, aucune phrase qui soit calculée : le discours ne s'impose jamais dans la facilité -les deux artistes sont toujours au-dessus, au-delà de ce qu'on attend, mais ils s'avèrent pourtant toujours convaincants.
Car avec eux, c'est la vision qui commande la forme, et tant pis si les doigts dérapent ou si l'orchestre Philharmonia semble parfois dérouté par cette ascèse qu'on lui demande : sur la tête de tels Empereurs, l'on érigerait bien dix couronnes...
Ecoutez cet Adagio où le son semble devenir une manifestation de la pensée : porté par une seule idée jusqu'à l'hypnose, bandé comme l'arc d'Ulysse, puis se détend lentement pour amener avec fluidité la cadence qui lance le Rondo.
Au jeu carré et martial que l'on entend souvent avec d'autres, tout n'est ici que courbes et sinuosité. Plus guère de matière, d'angles, mais une lave en fusion.
En complément de programme, Fischer face à lui-même, toujours dans Beethoven.
Emergeant d'accords noircis, fuligineux, cette "Pathétique" toute de mélancolie semblera bien schubertienne. Quelle douceur dans le cantabile de l'Adagio : un moment de pure magie.
Loin de tout éclat, les feux de "l'Appassionata" paraîtront éteints, la phrase comme engourdie par le gel d'un voyage d'hiver. L'inspiration y trouve la forme par accidents, entendus comme aléatoires et topographiques.
Mais quelle simplicité, quelle émotion sincère !
Que l'on aime ces pianistes qui nous révèlent un Beethoven accablé et faillible, désespérant de n'être qu'humain !