Difficile de critiquer Serkin, tant il a presque toujours livré l'absolue quintessence d'un répertoire - de Mozart à Brahms - et tant ses disques de référence sont légions. Mais là, pour une fois, je permettrai de contredire Mélomaniac. A mon sens, il parle de Serkin de manière générale - et avec un enthousiasme communicatif, pour ceux qui ne connaîtraient pas ce grand maître du piano romantique. Certes, Serkin se montre ici au diapason de ses sublimes interprétations des sonates: on retrouve le même climat, la même simplicité, la même poésie un peu "rustique" qui convient si bien à Beethoven. Alors, pourquoi rechigner? Eh bien, parce qu'une certaine "école" Diabelli, initiée par Richter, Brendel puis Kovacevich-Bishop, nous a fait entrevoir un autre univers, porté à son pinacle par Pollini: des Diabelli furieusement, diablement modernes, qui ne doivent plus rien au romantisme, enjambent le XIXe siècle, et tendent la main à Bartok et à Schoenberg. C'est ainsi, aujourd'hui, que l'on souhaite entendre les Diabelli. Grâce soit rendue au toucher, à la rugosité et à la poésie abrupte de Serkin. Mais les Diabelli, comme l'Art de la Fugue, transgressent l'histoire musicale. Elles sont d'un autre monde. Il faut non seulement des doigts et une âme, mais aussi un penseur, pour les transcrire. Pollini nous en offre un témoignage écrasant.