Les tente-deux Sonates de Beethoven : s'en fut la première intégrale de l'histoire du disque.
Artur Schnabel (1882-1951) était l'auteur de sa propre édition des partitions, et il les avait déjà toutes jouées à Berlin en 1927 à l'occasion du centième anniversaire de la disparition du compositeur.
Malgré sa réticence initiale envers les micros, le pianiste autrichien grava patiemment le cycle à Londres au fil des années 1930, lui adjoignant aussi les Variations, Bagatelles et autres pièces.
A l'époque : deux cent quatre faces de 78 tours édités en quinze volumes vendus par souscription !
Aujourd'hui : un coffret de huit CD.
Ce serait bien ardu de synthétiser en quelques mots le style de cette approche interprétative, si ce n'est peut-être qu'elle ne se montre prisonnière d'aucun.
La connivence de Schnabel avec le texte et l'esprit de chaque oeuvre nous les rend familière sans nous en éloigner par la tentation virtuose, la dérive subjective ou le vernis perfectionniste.
Certes les doigts dérapent parfois, certains phrasés manifestent des équilibres périlleux, comme si la musique s'improvisait, s'osait devant nous.
Au début des années 1950, l'intégrale d'Yves Nat nous révéla la poésie du langage beethovénien, celle de Kempff (la première) s'y colletait en fraternel corps à corps, puis en généreux coeur à coeur (la seconde).
Il y eut Backhaus et sa solidité d'architecte, Brendel (Vox) et ses éclairages révélateurs, Arrau (années 1960) et sa tension presque déconstructrice.
Et puis... bien d'autres...
Beethoven le créateur, l'idée musicale en son primesaut : la pionnière sincérité de Schnabel a parlé avant les autres. Elle a instruit plusieurs générations de mélomanes et continue d'imposer sa voix tutoyante et fraîche.