Dès que l’on parle de HS LIM, on salue le «phénomène», «l’audace», «la virtuosité transcendante»... Elle bouleverse l’interprétation de Beethoven, «défie les plus grands interprètes de notre temps»... «se hisse sans peine tout en haut de la discographie» et renvoie à leurs balbutiements démodés rien moins que Kempff, Nat, Arrau, Brendel, Pollini, Richter... (reconnaissant toutefois en Schnabel un précurseur de son propre génie). Car, sachons -le, «c’est le genre d’album qui, si vous n’avez jamais entendu une sonate de Beethoven, va convertir votre vie et ruiner toute autre interprétation que vous entendrez»
Devant cet engouement «planétaire», essentiellement suscité par internet (elle est la seule pianiste classique à débuter en N° 1 sur le Bilboard Overail Classic Chart et aussi N° 1 sur I Tunes) et après la parution de son intégrale lancée à grand renfort de publicité par EMI, il fallait en avoir le coeur net. Son concert du 21 octobre 2012 aux Bouffes du Nord en était l’occasion, car rien ne vaut l’écoute «en live».
En début de programme, les 17 Etudes-Tableaux opus 33 et 39 de Rachmaninov donnèrent aussitôt le ton : une tornade où la vitesse le disputait au bruit, rendant difficilement supportables ces pièces assénées les unes derrière les autres à un rythme effréné. De «toute la gamme des émotions» présentes dans ces pièces» (d’après l’interprète), on ne discernait pas l’ombre d’une, mais un magma tonitruant. D’évidence on avait affaire à une athlète du piano qui s’appliquait à battre des records, et dont l’effort physique manifeste l’obligeait à s’éponger le visage et le cou entre chaque pièce.
Après cette performance, quitter la salle s’imposait, - ce que firent discrètement un certain nombre d’auditeurs. Mais après tout, il ne s’agissait que d’oeuvres mineures, dont le principal intérêt est de fournir des «bis» spectaculaires pour fins de récital. Il fallait donc attendre le vrai défi, la Hammerklavier de Beethoven, pour voir comment la «visionnaire» HJ Lim entendait révolutionner l’interprétation des sonates de Beethoven.
Hélas, HJ LIM a interprété Beethoven comme auparavant Rachmaninov, avec autant de bruit et de fureur, bousculant les tempi, accentuant au maximum les contrastes et cognant sur son clavier comme un forgeron sur son enclume. Certes, sa vélocité est «supersonique» et pas une note ne manque même si l’on peine à les entendre toutes. Certes, on n’avait jamais entendu jouer ainsi l’Hammerkliavier. Mais lorsqu’on en arrive à l’adagio sostenuto, que l’on ne peut, même avec la plus grande audace, jouer prestissimo, le soufflé retombe et le vide de la pensée devient évident : c’est plat, insipide, sans une once de profondeur ni d’émotion. Heureusement, après ce fâcheux intermède, l’allegro et le prestissimo du dernier mouvement lui permettent de se rétablir et de finir, haletante et triomphante, sous les bravos enthousiastes d’une partie (seulement) de la salle.
J’ai écouté ensuite une plusieurs sonates de son intégrale, notamment «la Tempête», devenue une bourrasque, «l’Appassionata» , et les deux dernières opus 110 et 111, qui n’ont fait que confirmer mes impressions premières. A remarquer que c’est dans ces dernières sonates que la superficialité de HJ Lim se remarque le plus.
En bref, dès que le piano sera reconnu comme une discipline olympique, jugée sur le volume sonore et le chrono (il est vrai que HJ Lim réussit dans l’ Hammerklavier la performance de 45 minutes alors que Kovacevich, qui n’est pas un lent, a besoin d’un peu plus de 52 minutes), on reconnaitra à HJ Lim toute sa place d’athlète de haut niveau.
En attendant, on peut regretter qu’elle n’ait pas eu comme professeur Vlado Perlemuter qui, lors d’une master class, disait d’un ton navré à une jeune pianiste brillante (certes moins que HJ Lim) «Mais Mademoiselle, derrière ces notes, il y a de la musique tout de même!»
Pour ma part, je suis revenu avec délectation à l’une de mes intégrales favorites, celle de Stephen Kovacevich (chez EMI également) qui renouvelle vraiment l’approche de ces sonates sans être présentée comme le messie d’une ère nouvelle, sans avoir besoin de «réorganiser» l’ordre des sonates en ridicules «chapitres thématiques» et sans nous infliger dans une copieuse notice ses états d’âme d’étudiante prétentieuse en musicologie.
NB - Toutes les citations en italique sont des extraits de «critiques» suisse, anglais, américain et autres. A ma connaissance, aucun français n’est tombé dans ce délire apologétique.