Oswald Kabasta a la réputation d'avoir été un chef nazi et beaucoup savent qu'il s'est suicidé en février 1946, à 49 ans, parce qu'il était interdit de direction. Cependant quand on examine son cas, on s'aperçoit qu'il n'est pas plus pendable - et peut être moins - que celui de bien d'autres comme Karajan, Böhm, Krauss ou Konwitschny qui ont pu rapidement reprendre leur carrière après avoir laissé passer l'orage. Adhérent du parti nazi dès l'Anschluss (il était autrichien) et soutien enthousiaste du régime, il se permettait de continuer à mettre à ses programmes des compositeurs juifs ou interdits, comme Bartok, ainsi que d'intervenir, d'ailleurs sans succès, pour sauver ses musiciens non-aryens. C'est finalement son suicide qui a fixé son image définitivement en l'associant à celle du nazisme. Il serait temps de voir Kabasta d'abord comme un musicien, un musicien de génie, à écouter sans mauvaise conscience ni curiosité malsaine puisque le passé de Karajan n'a empêché personne d'aller à ses concerts ou d'acheter ses disques.
La Symphonie du Nouveau Monde ici présente a paru tellement extraordinaire qu'on l'a attribuée longtemps à Furtwängler, sans qu'une proximité stylistique quelconque puisse le justifier. Son Largo frappe par sa plénitude, dans des couleurs assez noires. L'Héroïque est une des plus puissantes et des plus engagées qu'on puisse imaginer et mérite presque de figurer tout de suite derrière celle, longtemps "pirate", de Furtwängler de décembre 1944; mais elle est très différente de cette dernière car même si Kabasta maniait sans réserve, mais sans excès, le rubato, partageant avec Furtwängler un certain post-romantisme, le goût d'une assise solide dans les basses et le refus de l'objectivité pour elle-même, la majesté ou la noblesse ne semblent pas être recherchées pour elles-même dans ses interprétations, sans en être absentes.
Kabasta était surtout un spécialiste de Bruckner. Il dirige cette Symphonie "Romantique", dont nous avons ici un des deux ou trois sommets absolus de toute l'histoire de la musique enregistrée, dans un esprit très direct et apparemment très spontané, avec une fraîcheur, une absence d'empois, une saveur des timbres qu'on trouve rarement, sans négliger l'unité de la grande forme, celle-ci étant obtenue de façon apparemment non concertée. La qualité des bandes radio, malgré un ou deux accrocs, est suffisante pour qu'on oublie vite leur âge.
L'orchestre n'est pas parfait, il y a quelques défauts techniques dans les détails, mais la puissance et la personnalité du discours d'ensemble les feront (presque !) oublier.