Fidèle à ses options décapantes, Scherchen évacue tous les points de repère habituels dans l'Héroïque.
Sa conception anti-architecturale s'oppose d'emblée aux monuments de Klemperer ou Furtwängler, et le refus du pathos nous emmène loin du pathos de Fricsay ou Karajan.
Sous sa baguette, la masse n'existe plus, seul compte le mouvement, dans une mobilité qui ne ménage aucun répit. Le scherzo en devient plus gymnique que jamais ; le con brio et le finale subissent un dépoussiérage salutaire.
La scansion des basses oriente le parcours sans jamais s'appesantir, les cordes et les vents fraient l'espace en zigzaguant comme des moustiques. Il subsiste une sonorité insaisissable par sa nervosité incessante et ses trajectoires virevoltantes.
L'adagio assai est en soi un manifeste : plus agité que recueilli, il pourrait décrire les pensées rageuses de Beethoven biffant la dédicace à Napoléon. Plus que les débordements sentimentaux, le chef en souligne l'humeur acariâtre, jusqu'à la rancoeur convulsive de la coda, avec ses cordes mates et ses timbales martelées.
Cet orchestre qui bourdonne comme une ruche surprendra les mélomanes qui ont découvert Beethoven sous les baguettes plus révérencieuses de Böhm ou Walter.
Si vous voulez vous remettre de ce choc esthétique, il existe un antidote : le contrapuntisme langoureux de Giulini avec la Philarmonie de Los Angeles.
Et si vous voulez récidiver, tentez de trouver les lectures forcenées que grava Fritz Busch au début des années 1950.
N'espérez pas de répit dans la Pastorale : dès les premières mesures, qui pourchassent plus qu'elles n'évoquent ces "impressions agréables en arrivant à la campagne" que revendique le sous-titre, vous serez fixé sur les outrages métronomiques que va subir la partition.
Voilà donc un disque à ne pas mettre entre toutes les oreilles. Comme toutes les interprétations extrêmes, on déteste ou on adore.
Mais en tout cas, il faut tenter l'expérience.