Dans ces deux concertos, l'un est là pour profiter du sillage de l'autre. Le Triple Concerto version Karajan, Richter, Oistrakh et Rostropovitch est un exemple célèbre de ratage malgré une affiche prestigieuse, un coup de EMI qui n'est pas pourtant manqué commercialement, il n'y avait pas d'autre but d'ailleurs. La première impression est caoutchouteuse et ce n'est qu'ensuite, si on en a la patience, qu'on comprend pourquoi. D'abord une prise de son sourde, cotonneuse, accompagnant l'excès de legato. Ensuite parce que les différents protagonistes ne s'entendaient pas, n'avaient pas fait les nouvelles prises qui auraient pu améliorer les choses. Richter a décrit cet enregistrement, l'atmosphère plus que le résultat, comme "horrible". Avec de telles personnalités, il reste bien entendu des beautés de détail et même un Largo assez impressionnant. Mais cherchons ailleurs la bonne version du Triple Concerto.
Si j'ai mis quatre étoiles, c'est parce que le Double Concerto de Brahms domine la discographie depuis sa sortie en 1972 chez Le Chant du Monde (c'est sous cette forme que je l'ai), même si une émission sur France-Musique avait préféré l'intelligente direction de Sawallisch avec F.P. Zimmermann et H. Schiff. On se dit en l'écoutant, et en pensant à son Concerto en ré mineur avec Curzon que Szell n'était jamais aussi bon que comme accompagnateur. Sa direction est presque aussi exaltée que pour ce Premier Concerto, sauf au début où il laisse la vedette aux deux solistes. Rostropovitch, impérial, généreux, atteint pratiquement le même niveau que Starker, la référence des violoncellistes pour Brahms. Quant à Oistrakh, il est d'une noblesse rare, sans exclure la vigueur qui est nécessaire avec une telle direction; je peux écouter chez moi six versions de ce Double Concerto, sans compter celles que j'ai pu entendre par ailleurs, et je ne vois pas qui pourrait le dépasser. Au reste, nulle exhibition hystrionique dans ces interprétations, puisque on reste constamment avec Brahms, l'aspect "compositeur de syncopes" étant évidemment mis en valeur par Szell, mais ce n'est pas le seul: la profondeur introspective, l'amertume et la nostalgie, une certaine rondeur confortable et tout ce qu'on qualifie de "brahmsien" se trouve dans cet enregistrement plus que dans aucun autre, parmi ceux que je connais du moins.
Cherchez, vous trouverez peut-être un autre couplage pour cette version du Double Concerto qui ne devrait pas être plus mauvais. En cas d'échec, le Brahms justifiera l'achat. Mais si vous souhaitez avoir une bonne version du Triple Concerto de Beethoven, je suggère deux versions anciennes:
- Oistrakh, Knushevitsky, Oborin, Philharmonia, Sir Malcom Sargent (EMI), enregistré vers 1957 ou 8;
- Schneiderhan, Fournier, Anda, Radio-Symphonie-Orchester Berlin (DG), enregistré en 1960 et couplé avec une des excellentes versions du Double Concerto de Brahms, mais le Triple Concerto est un peu plus homogène et mieux enregistré.