Brian Eno est un génie de la musique expérimentale, tout le monde le sait. Après avoir participé aux deux premiers albums de Roxy Music, après avoir collaboré avec Robert Fripp pour l'album (No Pussyfooting) en 1973, Eno (de son vrai nom, attention les yeux, Brian Peter George St John le Baptiste de la Salle Eno ; il est à moitié belge de part sa mère, qui était de cette nationalité) a entamé une carrière solo en 1974 avec le très arty-glam Here Come The Warm Jets (suivi de Taking Tiger Mountain (By Strategy) la même année). En 1975, il sort Another Green World, qui impose d'emblée son nouveau style, l'ambient. Puis il collabore avec Bowie, et en 1977, enregistre et sort ce Before And After Science monumental, son meilleur album solo. Par la suite, il reproduira Bowie, puis recollaborera avec Fripp, puis produira les Talking Heads, groupe dont le nom est l'anagramme d'un des titres de Before And After Science, devinez lequel (oui, effectivement, « King's Lead Hat ») !
Pour Before And After Science, Eno s'est entouré de musiciens exemplaires : batteurs Phil Collins, Jaki Liebezeit (de Can), Dave Mattacks, Andy Fraser... bassistes Paul Rudolph, Billy MacCormick, Percy Jones... guitaristes Phil Manzanera (de Roxy Music), Robert Fripp, et lui-même... claviéristes Achim Roedelius et Möbi Moebius, ainsi que lui-même, naturellement... et au chant, lui-même aussi. Produit par ses propres soins et ceux de Rhett Davies, l'album est à double sens, et était vendu, en vinyle, avec 4 illustrations (hélas, absentes du livret CD - sur le vinyle était indiqué 14 pictures , allusion aux 10 titres et 4 images ; désormais, il est simplement indiqué 10 pictures sur le CD). Clairement, la face A est assez pop (mais très arty quand même), tandis que la face B est nettement plus zen, expérimentale et ambient. Deux faces distinctes. Avant et Après la Science.
Grandes chansons sur ce disque. A commencer par... la dernière, « Spider And I », chanson baignant dans une ambiance doucereuse et mélancolique, grâce à de superbes nattes de synthétiseurs. Ou ce « By This River » terriblement touchant enregistré avec Achim Roedelius et Möbi Moebius (de Cluster), sur lequel les notes de piano comptent parmi les plus belles que je connaisse. Ces deux titres, mais également le vaporeux et lent (et superbe) « Here He Comes », sont sur la face After, la face B, la face ambient du disque. Sur la face Before, la face A, la face popisante (mais quand même loin d'être évidente), on a « Energy Fools The Magician » et « No One Receiving », tous deux avec Phil Collins, ou « Backwater », morceau rythmé, trépidant (mais Eno-esque) avec Jaki Liebezeit, la drum-machine humaine comme le surnommaient ses copains teutons de Can. On a aussi le sublime « Kurt's Rejoinder » qui sample la voix de Kurt Schwitters (artiste allemand mort en 1948, peintre et poète surréaliste, anarchiste membre du fameux mouvement Dada crée par Tristan Tzara - le sampler sur le morceau est un extrait de Ur Sonata , fait entre 1921 et 1932). Eno en avance sur son temps (et Avant la Science, ah ah ah), il sample avant même que les samplages soient monnaie courante.
Disque culte phénoménal, Before And After Science offre 39 minutes et 44 secondes de rêverie, de voyage sonore hors du commun, et prolonge l'aventure d'Another Green World (sans en être une suite). Sommet absolu de Brian Eno, cet album, sous sa très sobre pochette en noir & blanc contrasté, est à conseillé à tous les amoureux d'aventures musicales. Pas vraiment conceptuel malgré ses deux faces bien distinctes (et en rapport avec le titre de l'album, la seconde face fait plus moderne, en un sens, plus scientifique), l'album, sorti en pleine année punk, est une véritable Oeuvre d'Art. Aucun autre terme ne convient. Dans mon Top 10 permanent !