"The turn of the screw" est tiré d'une nouvelle du même nom de Henry James. Dans cette histoire, qui met aux prises une nourrice avec deux frères et soeurs orphelins qui sont hantés par les fantômes du valet de chambre du Maître et de la précédente gouvernante, tous deux décédés violemment, la question de l'homosexualité et de la perversion est sans cesse affleurante, comme souvent dans les opéras de Britten (cf Peter Grimes ou Billy Budd). N'oublions pas que Britten lui-même, comme James, étaient homosexuels à des époques où ceci était encore considéré comme une tare ou une atteinte aux bonnes moeurs.
Cet opéra tient une place à part dans l'oeuvre de Britten. Tout d'abord parce qu'il s'agit d'un opéra relativement court (moins de deux heures). Mais surtout parce qu'il fait appel à un orchestre de chambre (ici l'excellent Sinfonia de Londres sous la baguette d'un spécialiste du compositeur, Hickox). Du coup, la musique feutrée, souvent étrange et oppressante rend encore mieux compte du drame qui se tient dans un lieu à la fois confiné (un château perdu en pleine campagne anglaise) et ouvert (le parc du château et son lac, objet de morbidité constante et lieu où des moments essentiels des drames qui se jouent sous nos yeux se déroulent). L'ouverture, ajoutée après que Britten ait achevé l'oeuvre, destinée à faire entrer en scène la gouvernante, jouée sous la forme d'une sorte de lied chanté par le ténor tenant habituellement - et ici - le rôle de Quint (le fantôme du valet)accompagné au piano, ajoute encore à l'étrangeté de l'opus.
Le texte y est absolument sublime et emprunte parfois à Yates. Souvent, des références implicites à l'homosexualité présumée de Quint, ou à celle suggérée de l'oncle tuteur qui envoya la nouvelle gouvernante, lequel vit seul et reclus, y sont glissées.
Du coup, l'oeuvre oscille en permanence entre une tragédie théâtrale où la gouvernante finira par jouer malgré elle le rôle du choeur antique grec, la révélatrice ou le catalyseur du drame, et un opéra chambriste. C'est pourquoi le parti-pris de filmer cette oeuvre en décors naturels avec de superbes séquences en extérieur, comme un très bon téléfilm du genre de la série des Montpassant, fonctionne à merveille.
Le recours à un décor d'une extrême sobriété met les âmes encore plus à nue et laisse mieux voir la dualité du frère et de la soeur, en apparence joyeusement libres et vifs, en réalité tourmentés par des fantômes qui se languissent d'eux et ne cessent de les attirer dans leurs rêts mortifères. L'emploi d'un éclairage à la bougie, à peine complété par une touche électrique histoire de filmer avec juste ce qu'il faut de luminosité, souligne le caractère de plus en plus oppressant de la pièce. Du coup, on en a des frissons et on adhère totalement à une histoire effrayante qui finira par broyer le plus grand nombre de ses acteurs.
Sporadiquement, la musique fait penser aux quatre préludes pour la mer de Peter Grimes (l'une de ses plus belles pages) mais en plus épuré et en plus condensé, le drame se resserrant minute après minute. La distribution vocale est éblouissante avec des chanteurs qui habitent leurs rôles et qui jamais ne paraissent en retrait.
Longtemps, la musique continuera d'occuper votre esprit après avoir visionné un des très grands DVDs d'opéra qu'il m'ait été donné de voir et d'écouter.
Un chef-d'oeuvre !