La première chose que l'on remarque en prenant ce CD entre les mains, c'est évidemment qu'Isabelle Faust réenregistre le concerto de Beethoven,
déjà enregistré avec Belohlavek (et couplé avec la sonate à Kreutzer) cinq ans auparavant. Ce type de récurrence à notre époque (sans plus value technique, passage du mono à la stéréo, de l'analogique au numérique...) est devenue rare, exceptionnelle même. Ce premier enregistrement était d'ailleurs exceptionnel, déjà. Mais enfin, on ne connaissait pas Faust dans le concerto de Berg, et puis, surtout, on a ici l'occasion de l'entendre avec ce grand nom écrit en tout petit, presque trop discret sur cette belle couverture. Claudio Abbado ! Chez Harmonia Mundi ! Un événement, donc, se cache dans ce petit disque presque trop discret... Un disque très cohérent d'ailleurs, faut-il le signaler, la plus grande violoniste allemande actuelle interprétant deux piliers du répertoire concertant germanique.
Et il faut avouer d'emblée que ce disque a et gardera certainement pendant longtemps, peut-être toujours, quelque chose d'irrésistible. Isabelle Faust fait dans Berg ce qu'elle faisait déjà ailleurs, et répète dans Beethoven ce qu'elle y faisait déjà. Visions à la fois sobre, pudique, mais si raffinées, subtiles, frémissantes même, que le Concerto à la mémoire d'un ange révèle des splendeurs qu'on n'y connaissait pas même chez Suk ou chez Perlman. Sans rien enlever à ces grandes versions, voici ici un violon neuf et qui y porte sa marque. Mais bien évidemment la participation d'Abbado, interprète inoubliable de
Wozzeck ou de la
Lulu-Suite, est l'élément le plus attendu et, de fait (s'il en était besoin) le supplément d'âme de cette version. Dans Berg, justement, la maîtrise du discours, débordant de subtilité sonore mais jamais débordé par le sentiment, aboutit à une vision puissamment architecturée, tendue. Et l'orchestre Mozart s'y révèle une phalange admirable, en grand progrès par rapport aux précédents enregistrements, preuve que l'esthète italien continue de bâtir pour les décennies à venir, et que son professionnalisme et son talent, plus que toute autre chose, est à la base de la qualité sonore du Berlin post-Karajan, de l'orchestre de Lucerne, du Chamber Orchestra of Europe, du Mahler Jugendorchester et donc de cet orchestre Mozart, autre aventure si liée aux précédentes.
Ces qualités sont également précieuses dans Beethoven, et la plus-value Abbado par rapport à l'enregistrement avec Belohlavek (sans déprécier ce précédent enregistrement, précieux éclair dans le paysage discographique de 2007 !) est évidente tant Beethoven réussit à cet Abbado qui depuis quinze ans récolte les fruits d'un engagement chambriste assumé et longtemps mal compris, avant d'éclater justement dans une intégrale Beethoven captée sur le vif à Rome avec les Berliner, et ici encore. Chambriste, mais sans que cela constitue jamais une limite ou un parti-pris qui devrait faire oublier la splendeur du discours. Au contraire, là encore l'orchestre Mozart se révèle admirable et Abbado peut lâcher la bride et laisser cet orchestre s'exprimer avec toute la force que requiert le père de tous les concertos pour violons écrits depuis... Et ce soutien orchestral lumineux et tempétueux constitue le parfait soutient pour la grâce virtuose et sensuelle d'Isabelle Faust.
Parler de découverte, pour de si grands artistes dans un répertoire presque trop attendu, semble déplacé. Et pourtant, comment appeler autrement un disque qui vous fait redécouvrir deux œuvres majeures, les révèle sous un nouveau jour, dans une nouvelle perfection ? Et cet orchestre Mozart déchaîné par un Abbado au sommet de son art, en voilà une révélation ! Et cette rencontre de deux de nos plus grands musiciens, au service du discours musical, de l'invention, de l'imagination au pupitre, si ce n'est une découverte, c'est une révélation !