Six ans après les deux premiers albums du Velvet Underground et surtout un an après son premier et seul succès commercial, l’album
Transformer et sa production très léchée due à David Bowie et Mick Ronson, Lou Reed tourne magistralement le dos au public en publiant
Berlin, mini-opéra rock intimiste et défaitiste.
Oubliant les frasques et paillettes des hits glamours qui l’ont enfin fait connaître, Lou Reed s’enfonce dans l’anonymat en contant l’histoire complète d’une descente au enfer d’un couple, sur fond de prostitution, de drogue et de veines coupées. L’envers d’un décors sur lequel l’auteur pointe un projecteur puissant qui ne laisse rien dans l’ombre : le propos est direct, précis et froid comme le scalpel d’un chirurgien.
Dès les premiers accords au piano du morceau titre
« Berlin », on devine que malgré les « happy birthday » de banquet que l’on entend, on a loupé la fête : on se surprend même à regretter la version de ce morceau qui figure sur le tout premier album de Lou Reed car dans sa platitude première, celle-ci était beaucoup moins effrayante. Ici, il est question de champagne et de chandeliers mais tout ça semble irrémédiablement perdu. Confirmation ensuite avec une ode à Billie Holyday (son surnom,
« Lady Day ») vue dans sa dépendance à la drogue : la musique devient pratiquement symphonique grâce à la présence de pointures comme les Brecker’s brothers, Jack Bruce, Sly Dunbar, Steve Hunter, mais jamais pompeuse, la production de Bob Ezrin, ancien fan du Velvet Underground au même titre que Bowie, évitant ce piège pour arriver à miraculeusement marier la voix quasi atone de Lou avec des arrangements éclatants.
« Men of good fortune » compare ensuite les destins des hommes, selon qu’ils soient fils de puissants ou fils de rien, avec au milieu l’auteur qui refuse de trancher par un « And me, I just don’t care at all » fataliste. Plus tard arrive Caroline (
« Caroline says I ») que l’on accompagne alors doucement mais sûrement dans sa descente aux enfers, au fur et à mesure que Lou Reed nous décrit ses acolytes dont il semble partager les problèmes de drogue, avec une crédibilité que personne n’oserait lui renier. Ainsi, à la question
« How do you think it feels » qu’il nous pose, on comprend que ça fait très mal de tomber, que la chute est aussi longue que lente et «
Oh Jim » s’éteint ainsi doucement, clôturant au son d’une guitare sèche dénudée une première partie que le vinyl permettait de bien marquer, tout en laissant entendre que la suite sera pire. Et c’est vrai que le dépouillement des magnifiques
« Caroline Says II » ,
« The Kids » et
« The Bed » n’a d’égal que le désespoir qui les habite : d’une précision chirurgicale, les quelques accords de guitare soutiennent une voix qui parle plus qu’elle ne chante, le ton désabusé du chanteur atteignant un nouveau sommet avec les pleurs d’enfants trop réalistes qui illustrent la fin de
« The Kids » avant que l’on découvre l’acte irrémédiable de leur mère dans
« The Bed » . Curieusement, Lou Reed surprend avec un
« Sad Song » qui n’annonçait rien de bon mais qui s’élève progressivement avec une bonhomie inimaginable jusqu’alors : heureux contre-pied final qui redonne quelques couleurs, à défaut de réel espoir, et qui confirme le talent fou de son auteur qui, s’il essuiera là le revers commercial qu’il cherchait, écrit un des albums les plus marquant de cette époque.
Thierry Gaydon - Copyright 2013 Music Story