Voici un panorama quasi complet qui nous permet d'apprécier le génie authentique d'un compositeur digne des plus grands du XXème siècle. Bernard Herrmann a en effet assimilé l'art symphonique des grands compositeur romantiques (Berlioz, dont il dévore le traité d'orchestration, Tchaikowsky, Wagner...) et plus récents (Ravel, Debussy, Satie, Stravinsky, Bartok, son ami Ives, Sibelius...), tout en se forgeant son propre style, reconnaissable entre mille par son originalité et sa puissance évocatrice.
Et c'est bien plus que du remplissage musical qu'il nous est donné d'entendre ici, car Bernard Herrmann possède la stature d'un compositeur à part entière.
En effet, sa musique ne se contente pas de souligner les images, de les commenter, mais elle en constitue un véritable complément indispensable sans lequel ces mêmes images perdraient leur propre pouvoir visuel : par exemple, impossible d'imaginer la scène de la douche de "Psychose" sans la musique d'Herrmann, tant l'image et la musique ne font qu'un, jusqu'à la fusion la plus parfaite, dont l'effet n'en est que plus puissamment terrifiant.
En revanche, cette même musique peut très bien s'écouter sans les images, étant donné que sa qualité artistique intrinsèque fait qu'elle se suffit à elle-même.
Ainsi, le prélude de "La mort aux trousses"(North by northwest) est un véritable petit chef-d'œuvre d'orchestration virtuose, qui illustre la parfaite maîtrise de l'écriture symphonique d'Herrmann. En trois minutes seulement, nous voici plongés dans l'angoisse du film par un monstrueux fandango joyeusement grinçant, qui exprime, avec une luxuriance orchestrale d'une grande densité, tout le non sens de l'intrigue.
"Marnie" et "Sueurs froides" (Vertigo) constituent de merveilleuses réussites narratives et psychodramatiques, sans jamais tomber dans le sentimentalisme facile et outrancier : Herrmann sublime le romantisme jusqu'à l'incandescence, mais sait s'arrêter juste à point, là où d'autres sombreraient dans la vulgarité la plus crasse.
A l'extrémité de sa carrière et de sa vie, "Taxi driver" offre à Herrmann l'occasion de son testament musical : son style s'est simplifié jusqu'à un classicisme épuré, pour atteindre une expressivité sans détour, d'autant plus efficace et inoubliable...
Esa-Pekka Salonen dirige l'un des meilleurs orchestres américains et nous livre une interprétation de très haut niveau dans une très belle prise de son.
Intérêt supplémentaire et non négligeable, la musique du "Rideau déchiré" (Torn curtain): suite à une mésentente, hélas définitive, avec Hitchcock, Herrmann s'est désisté, et c'est sa partition non retenue pour le film dont des extraits sont ici présentés. Le chef fait ressortir les audaces de cette partition, notamment une orchestration où les cuivres et les bois sont travaillés avec une originalité surprenante, et ce d'autant plus qu'Herrmann les a répartis d'une manière pour le moins bizarre : seize cors (!), douze flûtes (!), neuf trombones (!), deux tubas, les cordes étant dominées par les violoncelles et les contrebasses. De fait, l'auditeur est saisi par une atmosphère étrange et inquiétante dès le prélude percutant et grinçant à souhait, tandis que la scène du meurtre ("The killing") déploie une puissance sonore qui glace les os. Une rareté fort précieuse, vu sa très haute valeur artistique.