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Le système de valeurs morales de l'Amérique s'est effondré, la légende de Batman perdure., 20 avril 2011
Ce commentaire fait référence à cette édition : Best Of - Batman : The Dark Knight Returns (Comic)
Cela fait 10 ans que Bruce Wayne a raccroché la cape de Batman pour mener uniquement une vie civile. Il a même renoncé à son voeu d'abstinence pour goûter les plaisirs gustatifs de l'alcool. Mais cet été là, la convergence de plusieurs circonstances le fait revenir sur sa décision : il ne peut plus rester les bras ballants devant une société du "moi d'abord" dont les dirigeants élus guident la ville de Gotham et les États Unis sur la base de sondages de popularité. À 50 ans passés, Batman reprend du service et cette fois chaque intervention est définitive. C'est ce que vont apprendre à leurs dépends Harvey Dent, le Mutant Leader, le Joker et même Superman.
Lorsque ce comics parait en 1986, c'est une révolution. Aujourd'hui encore, il reste une des 10 meilleures histoires de Batman et un récit qui prend aux tripes de la première à la dernière page. Frank Miller ne se contente pas d'une projection dans l'avenir du personnage pour mettre un point final à son histoire avec Joker. Il fait le constat d'une ville meurtrière où chaque individu est une victime potentielle qui viendra grossir les statistiques de la criminalité (dans une ambiance paranoïaque qui rappelle les passages les plus désespérés des romans de Patricia Cornwell). Il utilise l'hégémonie de la société du spectacle pour tourner en ridicule l'utilisation des plus bas instincts de l'homme pour faire de l'audience. Dans ce contexte, la résurgence de Batman s'apparente à un retour à des valeurs traditionnelles à l'opposé des paillettes et du mercantilisme outrancier d'un capitalisme impitoyable.
Les illustrations sont également viscérales et très travaillées. De prime abord, le lecteur peut être rebuté par des dessins peu plaisants à l'oeil, voire laids dans certaines cases (l'apparence du Mutant Leader par exemple). Mais rapidement, il apparaît que Miller a mis au service de l'histoire toute l'expérience qu'il a acquise sur
Daredevil et
Ronin. Ce tome comprend quelques pleines pages superbes (par exemple Batman tenant le corps d'un général qui vient de se suicider avec le drapeau américain comme linceul) et beaucoup de pages comprenant de 10 à 16 cases. Là encore la forme est indissociable du fond. Les pleines pages donnent à fond dans une iconographie de superhéros déconnectée de tout réalisme : Miller s'en sert pour mettre en image la légende, le coté plus grand que nature du Batman. Les pages divisées en une multitude de cases servent à donner un rythme rapide, une sensation d'instantanéité consubstantielle de la télé en insérant des fragments de dialogues de talk show.
L'utilisation des ces talk shows est magistrale. Le lecteur assiste en direct à la récupération des actions de Batman par l'industrie de la télévision. Non seulement ce dispositif narratif permet au lecteur de mesurer l'impact du Batman dans la société américaine, mais aussi les différentes valeurs morales qui vont se cristalliser face à cette légende urbaine. Encore une fois, Frank Miller ne vise pas le réalisme ; il se conforme aux codes des récits de superhéros qui exigent une suspension consentie de l'incrédulité (suspension of disbelief) pour croire à ces gugusses costumés. Le fan de superhéros retrouvera tous les points de passage obligés du genre : échange de coups de poings, démonstration de superpouvoirs, résistance hors du commun du héros (Miller y va vraiment fort sur cet aspect là), etc. Il retrouvera également tout l'univers de Batman dans des versions plus ou moins déformées : la Batcave, Alfred Pennyworth (avec un humour toujours aussi sarcastique), Robin (Carrie Kelly), James Gordon, Selina Kyle, Green Arrow, etc.
Attention, ce Batman n'est pas pour les enfants. À son âge, chaque coup doit compter et il ne fait pas dans la demi-mesure : il est violent, cruel, sadique, déterminé, obsédé même par sa soif de justice et de vengeance. Là encore, à l'aide de visuels savamment pensés, Frank Miller donne une nouvelle interprétation de la chauve-souris comme animal totémique sans tomber dans le ridicule.
L'encrage de Klaus Janson est parfaitement à l'unisson des dessins de Miller. Le lecteur ne perçoit aucun hiatus entre l'illustration et son rendu encré. La fusion entre les 2 est parfaite. Et ces illustrations bénéficient de la mise en couleur de Lynn Varley qui elle aussi fait preuve d'une inventivité et d'une sensibilité adulte. Elle opte pour une palette moins agressive que les comics habituels tout en distillant quelques touches de couleurs vives qui n'en ressortent que plus.
J'ai déjà lu une bonne dizaine de fois cette histoire et je ne m'en lasse pas. À chaque fois la force du récit me prend aux tripes et m'emmène dans cette vision noire de la vie urbaine, dans cette force de la nature qu'est Bruce Wayne, dans cette critique d'une société dédiée à la poursuite du divertissement, dans ce grand défouloir ou le bon triomphe des méchants, dans cette cruauté qui imprègne chaque relation humaine (même si je ne suis pas forcément d'accord avec les prises de position de l'auteur). Frank Miller a donné une suite à cette histoire dans
La Relève.
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5.0 étoiles sur 5
Quand Batman a tout changé, 10 avril 2011
Ce commentaire fait référence à cette édition : Best Of - Batman : The Dark Knight Returns (Comic)
Gotham. Ses tours. Ses nuits sans étoiles. Ses criminels... Mais les choses ont changé. Dans son manoir, Bruce Wayne a vieilli. Terriblement vieilli. Batman n'est plus, cela va faire dix ans qu'il a prit sa retraite. Ses vieux ennemis, le Joker, Pile-ou-Face, sont internés à l'asile d'Arkham. Ses amis eux aussi ont subi les outrages du temps : Selina Kite n'est plus Catwoman et le commissaire Gordon doit très bientôt prendre sa retraite. Mais avant cela, il doit affronter le gang des mutants, un rassemblement de jeunes mené par un leader belliqueux et brutal. Dans le même temps, Harvey Dent ressuscite par l'aide d'un psychiatre et d'un chirurgien plastique qui lui redonne un visage, un vrai, un seul. Et dans la ville de Gotham, dans la nuit, Bruce Wayne ne cesse de revenir sur le lieu où Batman est né. Il repense à la mort de ses parents ainsi qu'à la vague de crimes qui s'est abattue sur sa ville. Bruce n'est plus lui-même depuis la retraite de son alter-ego héroïque. Et si le Batman faisait son retour ?
Nous sommes en 1986. Le petit monde du comics américain fait pâle figure. Les super-héros n'ont plus le succès d'antan. Cette situation s'apprête à changer du tout au tout. D'abord grâce à un anglais génial et encore peu connu, Alan Moore. Avec son Watchmen, il malmène le mythe du super-héros et révolutionne l'univers du comics. Mais c'est cette même année qu'un autre génie choisit de remuer les lecteurs américains. Il s'appelle Frank Miller. Auteur de Ronin ou du renouveau de Daredevil, il s'attaque à une autre légende : Batman. A la fois dessinateur et scénariste, il accouche d'un électrochoc. Immensément noir, déconstruisant le mythe du justicier, The Dark Knight Returns achève de retourner l'univers du comics. Après lui, rien n'a plus été pareil. Retour sur un chef-d'œuvre total.
Tout commence par la vision d'un Bruce Wayne usé par l'âge. Pour déconstruire l'image du justicier de Gotham, Frank Miller place son récit dans la retraite du Batman. On assiste ainsi à un étrange spectacle en voyant un héros diminué et perclus de tous les maux de la sénescence. En outre, on redécouvre d'autres personnages tels que Gordon, Selina Kite ou encore Harvey Dent. Tout a changé, rien n'est plus pareil. C'est cette première chose qui surprend quand on aborde le comics, cette volonté affirmée dès le départ par l'auteur de rebâtir le mythe pierre par pierre. Pourtant, Miller n'a pas prévu simplement de déplacer l'univers dans le temps, il veut aussi changer totalement l'image du Batman. Pour cela, il écrit quatre tomes consacrés chacun à un arc scénaristique en particulier : Harvey Dent, le gang des mutants, le Joker et enfin Superman. Comme pour toute mécanique d'horlogerie, chaque acte a son but propre, ses points marquants et ses interrogations. Non content de cela, Miller appuie l'entièreté de son récit sur des fils rouges aussi essentiels qu'incroyablement forts.
Le premier de ces fils rouges, c'est bien évidemment la nature du Batman lui-même. Frank Miller dévoile avec cette version vieillie du justicier un héros devenu amer et de plus en plus extrémiste. Il choisit de faire mal, de ne plus prendre de précautions pour épargner les criminels qu'il pourchasse. De ce fait, The Dark Knight Returns est un récit extrêmement violent, à l'image de son principal acteur. Pourtant, loin de se contenter de cette vision simpliste, Frank Miller approfondit son propos. D'abord par l'histoire avec Harvey Dent. A l'instar de Pile-ou-Face, les changements superficiels n'ont pas réussi à effacer la véritable nature du Batman. Que ce soit la chirurgie pour l'un ou les années pour l'autre, ils restent toujours au fond d'eux ces monstres inadaptés à la vie ordinaire. L'un verse dans le crime, l'autre emploie sa violence pour combattre le mal. Cette brutalité pourtant n'est qu'un reflet. Celui d'un monde où elle s'est banalisée. L'épisode avec le gang des mutants le prouve. La violence a tout envahi et sert d'exutoire à la jeunesse en mal de repères, d'icônes. Batman apparait comme une alternative au chef des mutants, mais au risque de tomber dans un extrémisme et un endoctrinement des jeunes des plus glauques. Le fascisme n'est jamais loin. Le paradoxe ne fait que s'accentuer quand on revient sur le Batman lui-même. Au fur et à mesure, il se fait plus noir et plus désespéré. Il ne trouve plus d'autre plaisir de vivre que de se battre. Sa sortie de retraite le fait revivre. Le milliardaire a besoin du Batman comme Gotham a besoin de son sombre héros. Car sa croisade contre le mal, son obsessif combat contre les criminels a besoin d'être assouvi d'une façon ou d'une autre. Au fond, Bruce Wayne ne pense qu'à lui et qu'à ce qui a construit son univers depuis la mort de ses parents, et qui s'est encore renforcé avec la mort de Jason Todd, le second Robin. Pour Miller, Batman se résume en plusieurs mots : ambigu, violent, égoïste, ténébreux et extrémiste.
L'autre point essentiel de The Dark Knight Returns, c'est la place prépondérante des médias. Tout au long du récit, une très large part de la narration passe par le journal télévisé. Cela n'a bien entendu rien d'innocent. Déjà en 1986, Frank Miller attaque virulemment la télévision. Il l'emploie ici dans deux buts principaux : offrir une vision de la réaction de la société vis-à-vis de Batman et détruire ce média infiniment nuisible. Ainsi, on voit s'opposer différents protagonistes sur l'écran autour du comportement à adopter par rapport au retour du chevalier noir. On sent plus que jamais le clivage dans la population du fait des agissements radicaux de Batman. Mais c'est aussi cette constante intervention des médias qui fausse l'image du héros et conduit à sa marginalisation et donc son recours aux méthodes extrêmes ainsi qu'aux affrontements avec la police. Mal employée comme elle l'est, la télévision devient peut-être le plus dangereux ennemi de l'homme. La démonstration de Miller s'avère aussi terrifiante que visionnaire. Terriblement visionnaire. Il en profite également pour étriller ce courant d'analyse psychiatrique absurde (on comprendra mieux le rôle du psychiatre en lisant la belle préface de cette édition) et fustiger ceux qui trouvent des excuses envers les monstres de la société. Virulent discours mais discours juste et qui ne cessera de se justifier au fur et à mesure des pages.
Avec les deux dernières parties, on appuie encore un peu sur l'aspect politique de l'œuvre de Miller. En véritable brûlot politique, The Dark Knight Returns expose des dirigeants lâches et qui font faire le sale boulot par les autres. Aucun ne se risque à prendre position sur l'affaire du Batman jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucun danger à le faire. On voit dans cette œuvre un président américain imbécile et belliciste, fort de son pouvoir mais pauvre d'esprit. Miller fustige l'Amérique et ne cède pas à la mode du politiquement correct. S'il positionne deux femmes dans l'intrigue, c'est pour mieux les discréditer. Le nouveau commissaire n'est qu'un pion et la nouvelle incarnation de Robin n'est qu'une jeune écervelée groupie de Batman. La société fait passer la femme pour émancipée alors qu'au final les hommes ne le font que croire. Elles se sont laissé piéger et s'en retrouvent toujours aussi inutiles. C'est aussi les jeunes, malléables et imbéciles qui sont décriés par leur propension à se faire embobiner par le premier venu. Seul possibilité, canaliser leur violence dans un but meilleur... avec les risques de l'extrémisme non loin. Toute l'œuvre de Frank Miller joue sur le fil.
Pour achever de façon éclatante son récit, il manque encore deux choses à l'américain. D'abord, il ne pouvait pas parler de l'homme chauve-souris sans lui faire affronter son pire ennemi, le Joker. Depuis la retraite du Batman, le clown est confiné à l'asile. Et lorsque son adversaire refait surface, il reprend vie. Car le Joker n'est plus rien sans sa Némésis. Il mettra le justicier à rude épreuve et le confrontera durement à l'extrême limite qui les sépare, le meurtre. Le Joker, à l'image de son ennemi, devient de plus en plus violent et destructeur. Dans son sillage ne reste que la mort, Batman doit se résoudre à l'impensable. Poussant son héros dans ses derniers retranchements, Miller s'oriente dans une dernière voie capitale après cette confrontation.
Si The Dark Knight Returns s'est taillé une si grande réputation, c'est aussi pour le plus célèbre affrontement des comics américains qui oppose Batman à... Superman. Ce dernier, au contraire de Bruce, n'a pas vieilli et se trouve en pleine possession de ses moyens. Pourtant, Miller nous présente ce héros de l'âge d'or comme un outil du...
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