Mon dieu, quel film! En l'espace de deux semaines, j'ai dû le voir cinq ou six fois... Pour moi ce chef-d'oeuvre de
Joseph H. Lewis est tout aussi important que
Gun Crazy (tourné quelques années plus tôt) et dont j'attends avec impatience une édition zone 2 digne de ce nom (Carlotta ou Wild Side Video?).
Cornel Wilde était alors l'époux de
Jean Wallace (présente dans The Big Combo, comme dans beaucoup d'autres films aux côtés de son acteur de mari, et nous offre ici une interprétation remarquable..). Dommage que Hollywood n'ait pas fait tourner davantage cette belle blonde qui me paraît avoir un talent indéniable pour le jeu et la dramaturgie. Wilde qui interprète ici un lieutenant de police (Diamond) est très impliqué dans son rôle (on l'avait remarqué dans le sublime
Péché mortel (plus connu sous le titre français "Leave Her de Heaven" de John Stahl)). Là encore, je ne comprends pas pourquoi cet acteur est si souvent passé à la trappe des studios... Sincérité, justesse, empathie. Il avait vraiment toutes les qualités requises pour être un grand comédien. Quant à l'ouverture du film avec ce magnifique air de jazz (signé David Raksin, le thème est à ce point obsédant...), il s'agit tout simplement d'un moment d'anthologie. Un grand moment de cinéma. Et le film rappellera tantôt "Body And Soul" d'Abrahma Polonsky tantôt "The Set-Up" de Robert Wise, deux autres fleurons du film noir...
Cornel Wilde campe donc ce lieutenant de police dans un quartier poisseux de New-York et s'use à traquer le chef d'un gros gang (Big Combo). Le type admirablement incarné par
Richard Conte est sans scrupule, sans foi ni loi, et son cynisme fait froid dans le dos. Son nom? Mister Brown. En dépit de tous les moyens qu'il déploie pour traquer ce mafieux intouchable, le flic trouve en plus de l'opposition dans son propre service (notamment auprès de son supérieur, un peu à la manière de The Big Heat de Fritz Lang...). Mister Brown (le nom évoquera un personnage célèbre de
Reservoir Dogs, le film de Quentin Tarantino...) va jusqu'à narguer le flic, le provoquer, et même le faire kidnapper... En attendant, au delà de l'intrigue policière, nous assistons aux obsessions d'un flic intègre: celui-ci, bien que droit et loyal, est attiré par la belle Susan Lowell (Jean Wallace), la maîtresse de Mr Brown... Comme Mark McPherson dans
Laura, Diamond est secrètement amoureux d'une femme qui "appartient" à un autre... Développant une liaison avec une fille de cabaret (l'excellente Helene Stanton, plutôt oubliée aujourd'hui...), notre flic est tiraillé dans ses sentiments... D'ailleurs l'opposition entre la brune et la blonde ne manque pas de piquant ici, même si elles ne se croiseront jamais... Il est à parier toutefois que David Lynch pour la réalisation de
Mulholland Drive s'en soit un peu inspiré, en tout cas, il a vu le film, c'est sûr.. Et puis, il y a plusieurs scènes d'une suggestion inouïe, d'une sensualité incroyable, notamment cette scène au cours de laquelle Susan, prise de dégoût et de haine, se laisse embrassée par son amant qui descend ensuite sur ses reins pour la retrousser et la prendre en levrette... Pour l'époque, c'était vraiment osé. Gros plan sur le visage de Jean Wallace, entre dépit et jouissance... Ancienne pianiste devenue l'amante officielle du criminel, Susan n'en peut plus, et nous, spectateurs, on n'en peut plus, on espère, on trépigne... Surtout quand une nouvelle fois, elle succombe malgré elle à la violence érotique de son amant, qui semble dire que pour tenir une femme, il faut être violent (se souvenir également de cette scène où on le voit gifler un jeune boxeur et dire que la victoire se gagne grâce à la haine)... Ou cette autre scène d'anthologie, quand Susan s'évanouit dans un club, après avoir essayé -en vain- de se débarrasser des deux gorilles de Brown...
Bref, jusqu'où ira-t-elle? Finira-t-elle par craquer, finira-t-elle par se libérer et à quel prix? Quel supplice pour le spectateur, mes amis! On notera aussi la présence des fidèles lieutenants de Brown:
Lee Van Cleef (Fante) et Earl Holliman (Mingo), ainsi que la strip-teaseuse, la brune Helene Stanton (Rita). Encore une fois, l'opposition entre les deux femmes (leur caractère psychologique) est très intéressant... "The Big Combo" (ou "Association criminelle" en français) est dans la lignée des plus grands films noirs de l'époque, les dépassant parfois, de par cette violence affichée. Zybine a raison de remarquer que "The Big Combo" lorgne aussi du côté de l'intrigue de Règlement de comptes (The Big Heat) de Fritz Lang. Enfin, l'œuvre est bien entendu demeurée célèbre pour son aspect sulfureux, son érotisme latent et son noir et blanc exceptionnel (jeu de lumières époustouflant, avec ses ombres sur les murs, grâce au génie de John Alton...). Les relations entre les personnages sont à ce point crues et équivoques: érotisme et sensualité qui débordent chez Jean Wallace, homosexualité à peine voilée entre les deux gorilles, musique sublime, très jazz, signée David Raksin (l'inoubliable compositeur de Laura) traversent ainsi tout le film de façon hallucinatoire. Produit par Allied Artist Pictures (studio indépendant) et mis en scène avec très peu de moyen par Sidney Harmon (le scénariste de Talk of The Town de George Stevens), "The Big Combo" reste une perle rare. Mieux, un chef-d'oeuvre absolu. A ne manquer sous aucun prétexte..
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Film uniquement en V.O. sous titré en français (on ne peut d'ailleurs enlever les sous titres, ce qui est fort regrettable...). Bonus : deux interviews intéressantes avec François Guerrif, le spécialiste du film noir, qui revient sur les circonstances et le contexte de ce film exceptionnel.