Ceci n’est pas un disque, nom d’une pipe, mais une collection d’applications (une dizaine en l’occurrence, en relation directe avec chaque titre de l’album). Quatre années après l’album Volta, l’ex petite princesse islandaise offre en effet au monde, et à l’occasion de son huitième album solo, un programme collectif multimédia, en liaison avec la multinationale Apple, des fichiers de concerts, des programmes graphiques, et toutes sortes de choses, qui pourraient laisser accroire à Noël en automne. Et, donc, dix chansons.
Enfin, plutôt une chanson et dix de ses variations, tant un « Moon » en ouverture semble poser les jalons du reste du programme : quelques instruments acoustiques aux sonorités naturelles perverties par le travail en studio - certains même créés pour l’occasion, tel le gameleste, synthèse entre gamelan (ensemble de gongs balinais) et celesta, clavier à quatre octaves - et un chœur féminin (les vestales ?) servent donc d’écrin à la chanteuse et à un organe descendu de quelques tons avec l’âge.
La dame s’avère par là-même manifestement désireuse d’élaborer une folk music pour troisième millénaire. Les nuances sont en effet parfaitement ténues entre les pièces proposées, à tel point que l’on finit par sursauter à des détails proches de l’insignifiant, comme le chant d’une boîte à musique ici, quelques percussions électroniques qui viennent dans leur scansion perturber les harmoniques en nappes là (« Crystalline », de loin l’un des morceaux les plus puissants de la sélection).
Mais que ce soit dans des réminiscences limpides (comment ne pas dénicher dans « Cosmogony » d’évidents parallèles avec la sublime partition de Walter Carlos pour le compte de 2001 : A Space Oddisey ?), ou des mélodies passées au filtre d’une volontaire uniformité, seulement prétextes aux mélopées de la vocaliste, force est de constater que Björk semble désormais définitivement étrangère aux canons de la consommation de masse.
Son travail dans Biophilia s’appuie essentiellement sur son sens, et son goût, de la nuance (puisque, comme elle le chante elle-même, nuance makes heat), et ne revendique nulle paillette de la facilité. Le caractère exquis des strates musicales, le contrôle harmonique absolu, l’audace et l’imprévisibilité de cette musique (« Hollow », sans doute le plus étrange du lot, débute comme Pacific 231 d’Arthur Honegger, et se poursuit dans un carrousel de l’étrange) demandera une attention soutenue de la part de l’auditeur. Et impose le diktat d’une artiste qui, sans la moindre concession, exige ici et maintenant qu’on la prenne comme elle est.
Ce qui est le moins pour Björk, inventive aujourd’hui comme hier, manifestement lancée dans un ailleurs, où l’on ne voit guère que la Nico des débuts pour la rejoindre. Austère, troublant, et lumineux.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story