En 1883, Georges Darien est envoyé pour 33 mois, par décision d'un conseil de guerre, dans une des Compagnies de discipline d'Afrique du Nord, que l'armée française met gracieusement à la disposition d'un encadrement composé majoritairement de tortionnaires psychopathes, alcooliques, dégénérés et prévaricateurs afin de mater « les fortes têtes ». Parmi les plus estimables de ces animateurs de camps de vacances, beaucoup de Corses que l'auteur semble particulièrement apprécier puisqu'il les qualifie de « race immonde qui n'a jamais su choisir qu'entre le couteau du bandit et le sabre du garde-chiourme ».
De ces trois ans au soleil, Darien rapportera Biribi, qui ne paraîtra qu'en 1890, en raison des atermoiements et des manoeuvres dilatoires des éditeurs, un peu effrayés de la violence de la charge (rien n'est épargné; prisonniers assoiffés, affamés, torturés, homosexualité subie...).
Que dire de ce témoignage, si ce n'est qu'il offre un exemple édifiant des multiples possibilités, germées dans des cerveaux malades, d'humilier, de briser, d'aveulir et de tuer des hommes avec l'autorité absolue que confère le Code et une bande de tissu cousue sur l'épaule ? La vie militaire y est excellemment analysée, reposant entièrement sur la peur, sur l'abrutissement programmé, sur l'application incessante de règles dont l'inanité le dispute à la stupidité...etc. A rapprocher, bien sûr, des Carnets de Louis Barthas, tonnelier, ou d'autres ouvrages du même type et à préférer, encore bien sûr, au nième témoignage du colonel X ou du général Y dévoilant aux foules ébahies les dessous d'un quelconque conflit dans lequel il a brillé. Citation : « étant soldat, je suis un peu plus qu'une chose, puisque j'ai des devoirs, mais beaucoup moins qu'un homme, puisque je n'ai plus de droits ».
Mais Biribi n'est pas qu'un témoignage supplémentaire de ceux qu'on a enfermés, sous les prétextes les plus divers, dans des camps ou forcés à travailler dans des conditions inhumaines. A vrai dire, on est assez loin de l'apitoiement, de la commisération et de l'attitude victimaire habituelles. C'est la haine qui fait tenir Darien, la haine de ses bourreaux bien sûr, mais aussi celle, peut-être plus forte encore de tous les malheureux, de tous les pauvres, de toutes les victimes présentes et à venir, de tout le peuple, enfin, masse infantile, animale et sans cervelle qui tolère, qui excuse, qui oublie, qui s'agglutine aux défilés et qui, in fine, est responsable de son sort. La Boétie l'avait déjà dit, certes, mas moins fort. Inutile donc de préciser que si Darien a su se faire solidement détester des culottes de peau, les adeptes des lendemains qui chantent ne lui savent pas davantage gré de ses démonstrations. Ce qui rend le personnage éminemment sympathique et estimable.
Accessoirement, en bonus si l'on peut dire, Darien se rapproche d'un Gide (Voyage au Congo/ Retour du Tchad) en donnant quelques aperçus intéressants de la mission de civilisation exercée par la France en Algérie et en Tunisie. Les bienfaits de la colonisation sont exposés par le menu : magouilles immobilières sur des terrains immenses effectuées au détriment de l'Etat, fonctionnaires corrompus et concussionnaires, matériaux détournés, marchés publics truqués, utilisation à des fins privées d'une main d'oeuvre taillable et corvéable à merci. Rien de nouveau sous le soleil donc, mais ces petits rappels ne font pas de mal à l'heure de l'Irak ou de l'Afghanistan.