Il y a des disques que l'on écoute et d'autres, plus rares, que l'on vit. Tels des boas constrictors, ces derniers pénètrent lentement, insidieusement, au plus profond de votre âme pour l'étouffer, et en rester à jamais les gardiens, leur venin déclenchant immanquablement des frissons extatiques à chaque écoute de la musique devenue alors drogue dure. «Blackout in the Red Room» fait définitivement partie de cette catégorie perverse. Rien ne prédestinait pourtant Love/Hate à jouer un jour dans cette division. Bien au contraire'
En 1985, le combo de Los Angeles, alors connu sous le nom de Data Clan, œuvre dans une New Wave proche de Duran Duran.[Si, si !] Le line-up historique du groupe est pourtant presque réuni. Skid, patron, bassiste et compositeur principal s'appelle alors Chris Rose. Il est secondé par John E. Love à la guitare, Joey Gold aux claviers, Rodney Scott à la batterie, et Mark De Hollis au chant'
Le label Atlantic vient de leur proposer un deal de 60 000 $ pour un premier single, mais Skid a également eu une touche avec le concurrent direct, Capitol Records. N'écoutant que son énorme paire de testicules, qui n'a d'égal en volume que l'amplitude de sa coupe de cheveux, Skid envoie balader les deux représentants stupéfaits et leur donne rendez-vous plus tard. Voulant faire monter les enchères, l'apprenti businessman loue pour une soirée une villa prestigieuse dans les hauteurs d'Hollywood, et y invite tout le gratin du business californien. C'est le jour J. Petits fours, champagne, et une scène énorme censée montrer au monde la suprématie évidente de Data Clan. La soirée bat son plein, c'est une réussite. Ne manque plus que Gatsby le Magnifique dans ce splendide décor des années 1920. Les invités picorent, et le silence se fait tout à coup. Habillés comme des princes, bien évidemment maquillés et coiffés façon péripatéticiennes de seconde zone, cinq hommes montent sur scène. Data Clan lance le premier morceau. A la fin du second titre, il ne reste quasiment plus personne à Pickfair Mansion. Grand moment de solitude. Data Clan vient de se coller une étiquette «LOSERS» sur le front.
Has-been à L.A. avant même une quelconque consécration, le groupe opte pour une tournée japonaise. C'est sur l'archipel asiatique, alors qu'un contrat de six semaines vient d'être signé avec le Bottom Line Club d'Osaka, que Mark De Hollis trouvera opportun de claquer la porte. Dès le retour prématuré dans la Cité des Anges, le manager qui ne déclare toujours pas forfait, contacte un certain Jim Wilkinson, chanteur du groupe [au patronyme original et inspiré] «L.A. Rocks». Jim rejoint Data Clan. Il ne tardera pas à se faire appeler Jizzy Pearl.
Un vent de changement souffle, non pas sur Gorki Park, mais bien sur les palmiers du Sunset Strip. Chris adopte définitivement le surnom Skid, Rodney Scott s'en va et Joey Gold met au rebut ses claviers Bontempi, faisant ainsi une croix définitive sur la période technoïde de Data Clan. Joey reprend son instrument de prédilection, la batterie. Le phénix renaît, mais cette réincarnation n'aurait pu être complète sans un changement de nom. Data Clan devient donc Love/Hate, du nom d'une de leurs chansons. Nous sommes début 1986. Le combo a encore du chemin à parcourir dans plusieurs domaines, notamment musical et esthétique. A cette période, les musiciens trouvent encore du meilleur effet de baguenauder sur Hollywood Boulevard vêtus d'impers en cuir et coiffés de chapeaux Boléro, style Zorro'
Comme le veut la légende de chaque groupe Sleaze californien qui se respecte un tant soit peu, les quatre compères emménagent ensemble, bien évidemment dans un entrepôt désaffecté de Skid Row, le quartier le plus insalubre de la mégapole, pour y vivre la vie de bohème en mode «L.A. 1986», à savoir se défoncer dès le réveil (dans l'après-midi), répéter (défoncé) toute la journée (en fait quelques heures), puis traîner (toujours explosé) dans les clubs du Sunset Strip jusqu'au petit matin en picolant (de préférence gratuitement) et en s'y faisant remarquer par tous les moyens possible et imaginables. A ce petit jeu, Love/Hate devient avec les années très performant, et acquiert petit à petit ses lettres de noblesse dans le royaume du Hair Metal. Divers faits d'armes méritent d'être cités, parmi lesquels la mythique démo de 1986 enregistrée par Juan Croucier (Ratt), le célèbre stand de micro de Jizzy, bel assemblage artisanal de canettes de Budweiser, le passage éclair dans le line-up du guitariste Tracy G (futur Dio), ou encore un morceau [une première version de «She's an Angel»] sur la B.O.F. de «Critters 2» (1987).
En 1988, le combo est enfin anobli quand il devient la coqueluche du Whisky A Go Go, rassemblant systématiquement chaque lundi soir tous les adeptes de la scène Glam, alors à son apogée. Reconnaissance suprême : les deux affreux larrons, Skid et Jizzy, sortent alors avec 2 jumelles canons, barmaids du Whisky. Les deux Barbie aux bras, ils sont accueillis comme des rois dans tous les clubs du Sunset Strip, consommant des tonneaux de Jack Daniel's à l'œil. Autant dire que Dieu en personne pointe du doigt le combo autrefois banni du circuit. Sony signe alors le groupe et débloque 250 000 $ pour l'enregistrement de «Blackout in the Red Room».
«Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie»
Les vers d'Apollinaire résument si bien cet album qu'ils pourraient faire partie intégrante du superbe artwork, dont l'auteur n'est autre qu'un certain Skippo Von Rauschenburg' Je n'ose imaginer l'état de ce sacré Skid finissant sa peinture en titubant et se débattant avec son dictionnaire d'allemand pour y trouver, hilare et fier, le verbe «rauchen» [fumer] afin de signer son méfait. Toujours est-il que la cover est magnifique, pleine de nuances et de détails croustillants, nous prouvant si besoin était l'étendue du talent du bassiste sous influence. On notera au passage la sublime photo de la back-cover, nous présentant les ivrognes dans un état second, clin d'œil certain à la Bible «Appetite for Destruction».
Quatre années de débauche primaire et bestiale furent donc nécessaires pour nous livrer cette perle amorale. Quatre longues années de beuverie, de shoots, et de consommation de stupéfiants en tous genres, sans parler du reste. Si les Guns ou Mötley étaient au même régime à leurs débuts, ils ont tous deux sorti des albums rapidement, et quand on se souvient de l'état mental de Nikki Sixx en 1987, ou de celui de Steven Adler en 1988, réduit à l'état de légume avant la sortie du second album, on pourrait s'attendre au pire, Love/Hate ne ménageant pas sa peine dans le domaine de la décadence.
La claque est donc d'autant plus énorme. Digne d'une gifle de Lino Ventura ou d'un coup de boule de Gérard Depardieu pour revenir dans notre cher pays. La première réussite de ce disque est sa production. Spectaculaire pour le feeling live et le rendu d'énergie pure que ce disque nous renvoie. Une énorme batterie, une guitare bien baveuse mais propre, une basse puissante et un chant parfaitement mixé. Tom Werman nous livre un album qui respire la scène et le Rock'n'Roll authentique. C'était l'époque bénie où Pro Tools ne faisait pas encore loi dans les studios.
Dès le premier accord de «Blackout», le boa rampe en nous, et les dépravés du foie nous entrainent avec eux dans une succession mortelle de douze morceaux frais, inspirés, mélodiques et entraînants. Personne n'en sortira indemne. L'énergie dégagée par ces brûlots est plus que communicative, les quatre dévergondés s'étant débrouillés Dieu sait comment pour récupérer une recette connue autrefois seul par le maître distillateur AC/DC, et à laquelle a été rajoutée une bonne rasade de sauce américaine et un soupçon de boisson énergisante. Le cocktail est détonnant et fait mouche immanquablement.
Malgré un taux d'alcoolémie dans le sang à faire sursauter un gendarme polonais, les musiciens dévoyés remplissent parfaitement leur contrat. L'organe rocailleux de Jizzy, bien entretenu au Four Roses, est pour beaucoup dans la magie de cet opus, mais il faut rendre à César ce qui lui appartient. Le travail de John E. Love est tout à fait remarquable, sans être pour autant prodigieux : un côté live parfaitement exécuté pallie sans problème à un éventuel manque de subtilité. Ses soli ne durent que quelques mesures, mais sont tout à fait à leur place dans les chansons, qui recherchent l'efficacité plutôt que la démonstration.
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