Unique album de ce quatuor de rock qui fût lancé comme le premier « supergroupe » de l’histoire et qui comprenait en effet trois des musiciens les plus en vue du moment, déjà des vétérans de la scène britannique malgré leur jeune âge : le batteur Ginger Baker et le guitariste Eric Clapton tous deux en rupture du groupe Cream, l’ami de ce dernier le multi-instrumentiste Steve Winwood, puis le bassiste et violoniste Rick Grech (débauché du groupe Family) appelé en renfort après la mise en boîte de deux chansons.
Une grande partie du public et des critiques s’attendaient à entendre un « Cream 2 » et ce ne fût pas le cas. Il a été produit par l’Américain Jimmy Miller qui venait de terminer
Beggar’s Banquet pour les Rolling Stones, et qui avait produit le Spencer Davis Group où officiait Winwood, et Traffic. Très influencés comme beaucoup de leurs contemporains par l’album
Music From Big Pink du Band, les musiciens perfectionnistes utilisent au mieux chacune de leurs compétences, sans aucun problème d’ego, mais prennent leur temps au grand dam de leurs managers et de leurs deux maisons de disques (l’anglaise et l’américaine), plan marketing et tournées étant déjà mis sur pied ; les séances sont d’ailleurs interrompues par un concert gratuit à Hyde Park à Londres devant 100 000 personnes, prévu à l’origine pour le lancement de l’album en fanfare. Plusieurs dizaines de prises sont en effet nécessaires pour chaque chanson.
L’album débute avec le bluesy hypnotique
« Hard To Cry Today », enchaîné avec l’acoustique gracieux
« Can’t Find My Way Home » de Steve Winwood lequel s’avère vite le patron du groupe. Il existe une version « électrique » de ce morceau, qui perd ainsi son charme. L’arrangement du
« Well All Right » de Buddy Holly dégénère en « jam » jazzy sans rien apporter à la version originale ; Eric Clapton y délaisse pour l’occasion ses Gibson pour une Fender Telecaster couplée à l’amplificateur Leslie (avec ses haut-parleurs pivotants) utilisé d’habitude pour l’orgue électrique.
Soixante dix sept prises sont nécessaires pour venir à bout de
« Presence Of The Lord » d’Eric Clapton (intitulé d’abord
« Lord Protector »), sa première chanson éditée à provenir entièrement de sa plume, sans aide extérieure. Sur un tempo de ballade et un beau texte (chanté par Winwood), le tempo se dédouble soudainement avec l’entrée fracassante de son solo de guitare wah-wah amplifié encore ici par le Leslie, soutenu par un beat de batterie tout en roulements absolument irrésistible. La deuxième partie du disque est nettement moins intéressante;
« Do What You Like » est une interminable improvisation jazzy signée Ginger Baker prétexte à un solo de chaque musicien, dont quatre minutes de solo de batterie. Le délicat
« Sea Of Joy » aux guitares acoustiques, signé Steve Winwood (il y chante merveilleusement) semble sorti tout droit du répertoire de Traffic, et Rick Grech et son violon y brille particulièrement.
La pochette causa un scandale dans la maison de disques américaine, qui édita le disque avec une photographie anodine des musiciens. En France, la première édition parût sous une couverture blanche encore plus insignifiante. L’illustration originale reprit ses droits lors d’un nouveau pressage en 1972. Elle montrait une jeune fille pubère demi-nue tenant dans ses mains un modèle d’avion au fuselage phallique, œuvre de l’artiste Bob Seidemann (Grateful Dead, Janis Joplin), qui l’avait intitulée Blind Faith. Le groupe, alors sans nom, trouva celui-ci à son goût, bien que sa mention ne fût indiquée que sur la cellophane enveloppant le 30 cm.
L’album fût n°1 aux Etats-Unis le 20 septembre 1969 et le magazine Rolling Stone y consacra trois chroniques écrites par trois de leurs journalistes dont Lester Bangs, avec des avis différents. En plus des six titres originaux remasterisés, l’édition deluxe 2001 en contient onze autres dont cinq « jam sessions » dont quatre destinées à se « chauffer » avant l’enregistrement du matériel de l’album, d’ailleurs à peine écrit au moment d’entrer en studio.
Jean-Noël Ogouz - Copyright 2012 Music Story