Pour beaucoup, le répertoire pour quatuor au XX° siècle reste dominé par la production de Bartok et Chostakovitch, ce qui ne doit pas occulter d'autres contributions tout aussi significatives, telle celle d'Ernest Bloch (1880-1959) qui mérite d'être (re)découverte.
C'est en pleine possession de ses moyens expressifs qu'il acheva à trente-six ans (aux Etats-Unis qui devinrent son pays d'adoption) sa première partition dans ce genre, déployant en près d'une heure un aspect chambriste de son « cycle juif » qu'il avait illustré à l'orchestre par la symphonie "Israël" et la rhapsodie "Schelomo".
Le langage encore tributaire du post-romantisme, où la mélopée alterne avec la frénésie, s'y fait aussi l'écho pastoral de sa Suisse natale dans l'Andante tamisé en sourdine.
L'écriture du Second Quatuor reste marquée par le sérialisme (canon « in moto inverso » du Moderato), mais l'on perçoit aussi dans ses structures formelles une influence de Bach, comme la passacaille du mouvement conclusif.
Entre-temps, le compositeur avait rencontré en 1937 les membres du Griller Quartet, dont il devint l'ami et à qui il dédia le Quatuor n°3 : une partition concise et dense, dont le thème initial connaît une extension dodécaphonique dans l'âpre Finale.
Plus secret et méditatif (mystérieux Andante), le Quatuor suivant reçut sa première exécution sous les quatre archets que nous entendons ici, en janvier 1954 à Londres : une ville où ils avaient modestement débuté leur carrière en 1928 avant de devenir une formation britannique de premier plan, sous l'auspice de l'Académie Royale.
En 1947, ils avaient déjà confié aux micros de Decca leur témoignage dans le Second Quatuor (réédité par Dutton).
Les sessions reproduites dans ce double-album furent captées en 1954, sous la supervision du compositeur, dans une prégnante et claire monophonie qui confère une présence singulière aux quatre instruments.
Très engagée, exacerbée mais sans sécheresse pour les instants véhéments, sensible à révéler les moments d'intériorité : l'interprétation n'oublie pas de souligner le lyrisme douloureux qui cimente l'affect de ces pages.
On ne peut certes laisser croire que ce massif musical, où Bloch a concentré sa pensée intime parfois jusqu'à la brûlure, s'offre volontiers à une oreille distraite.
Ce qui me semble toutefois certain, c'est que l'éloquence brute des Griller s'élève au niveau de grandeur farouche réclamé par cet oeuvre et relève le défi de nous en rendre la fréquentation bientôt aussi indispensable que le corpus bartokien.
De quoi faire regretter qu'ils n'aient jamais enregistré le Cinquième et ultime Quatuor avant leur dissolution en 1963.