Comme tous les artistes qui atteignent un Everest dans leur oeuvre, Dylan a été obligé d'aller voir ailleurs, de tenter d'autres aventures. Ainsi, après le triomphe de "Blonde on blonde" en 1966, le poète statufié par toute une génération décide de fuir le succès en revenant au country folk de ses débuts. Le public, dérouté, accueille avec circonspection ses essais ultérieurs: "John Wesley Harding", "Nashville skyline" et "New Morning", qui montrent un Dylan apaisé et désireux de se délester de son image de porte-parole. En 1975, lorsqu'il revient avec "Blood on the tracks", l'auteur de "Blowin in the wind" est presque oublié. Ses derniers albums n'ont pas eu beaucoup de succès et, au coeur de cette nouvelle décennie, d'autres artistes ont émergé (Pink Floyd, Genesis, Bowie, Springsteen), reléguant Dylan et ses 35 ans au rang de vieille gloire. Pourtant, c'est un homme blessé par sa récente rupture amoureuse qui va de nouveau se transcender, à travers cet album (à traduire "chansons ensanglantées"), dans lequel il va s'épancher sur les choses de l'amour. Avec le recul, ce disque est sans doute le plus abouti de Bob Dylan (tant au niveau du chant que de la production et de la qualité des compositions). On retrouve de longues chansons véritablement magiques, de la trempe de celles de "Blonde on blonde", comme "Tangled up in blue", "Idiot wind" et "Lily, Rosemary and the Jack of Hearts", trois titres qui justifient à eux seuls l'achat de cet album. Mais il y a aussi "If you see her say hello" et "Simple twist of fate", qui restent sans doute deux des chansons les plus émouvantes de Dylan, qui n'a jamais paru aussi sincère. Le reste est tout aussi remarquable. On signalera également la présence de "Shelter from the storm", qui sera adaptée bien plus tard par Francis Cabrel.
L'état de grâce de Bobby va se prolonger quelque peu le temps de deux albums, l'envoûtant "Desire" (1976) et le très bon "Street legal" (1978). Les choses vont se gâter dès 1979, avec le terne "Slow train coming", à partir duquel Dylan s'égarera dans les méandres du prêchi-prêcha et d'une production de mauvais goût. La traversée du désert sera longue, très longue...