Critique
Enregistré au mois d’octobre 2011, ce nouvel album (de surcroît au bénéfice d’un nouveau label) de celui qui inspira Miles Davis (et tant d’autres) et côtoya, depuis son début de carrière de musicien professionnel - dès l’immédiate après Seconde Guerre mondiale ! -, rien moins que le saxophoniste George Coleman, ou le très riche songbook d’Antonio Carlos Jobim, constitue la nouvelle pierre angulaire d’un jazzman qui s’est récemment vu célébrer par une partie de la presse spécialisée comme personnalité jazz de l’année.
Le problème, c’est que, comme mentionné plus haut, cela fait plus de cinq décennies que cela dure, et Blue Moon démontre à satiété que le pianiste exalte son grand âge (aujourd’hui répertorié de 81 printemps) à l’instar de certains produits locaux que l’on peut goûter du côté de Saint-Émilion. Riche d’un nouveau line-up, l’aventure continue qu’offre l’opus est, affirmons-le haut, fort, et tout net, une pure merveille : si le percussionniste Manolo Badrena, grandi au côté de Joe Zawinul, est un compagnon attitré du maestro, Reginald Veal succède à James Cammack au pupitre de la contrebasse. Quant au batteur new-yorkais Herlin Riley, il s’agit pratiquement pour lui d’un retour aux sources, dans la mesure où il fit ses premiers pas dans la carrière auprès du maestro.
Pour le reste, la sélection de l’album fait peu ou prou, mais toujours talentueusement, son cinéma : « Laura », standard composé par Johnny Mercer, servit de titre à la pellicule dirigée par Otto Preminger en 1944. « Blue Moon » ne fut pas uniquement immortalisé par l’organe de velours d’Elvis Presley, mais bien auparavant également utilisée comme générique pour un film de 1934. « This Is The Life » provient directement d’une comédie de Broadway où triompha Sammy Davis Jr. Quant à « Invitation », le thème en est emprunté au A Life of Her Own de George Cukor (1950). Pour faire bonne mesure entre incunables et intimes et très riches heures, Jamal complète la sélection par un « Gypsy » immortalisé par l’autre figure prééminente du jazz de la Libération (Charlie Parker), ainsi qu’avec trois thèmes de sa main, auxquels il a souhaité offrir ici une nouvelle chance, et une nouvelle vision.
Entre Afrique et swing, brillance de la relecture et création de chaque mesure, Ahmad Jamal invente dans le territoire balisé en noir et blanc de son piano une nouvelle approche d’une certaine esthétique de l’Americana, versant nuance et explosions harmoniques cette fois. On pourra donc raisonnablement considérer Blue Moon comme un chef d’œuvre.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story
Description du produit
Blue Moon n'est pas juste le nouvel album d'Ahmad Jamal. C'est son nouveau chef-d'oeuvre, irrigué par une émotion qui nous rappelle ses plus grandes heures, celles de Chess et d'Impulse! Trois compositions originales majestueuses (Autumn Rain, I Remember Italy, Morning Mist), brillantes relectures des mythes américains, le film noir (Laura), Broadway (Invitation, This Is The Life), la chanson populaire (Gypsy), la grande histoire du jazz bien sûr (Woody'n You), et ce Blue Moon à l'intensité bouleversante et qui est à lui seul un résumé du nouveau monde, puisqu'il a été chanté par Bill Monroe, Elvis Presley, et Mel Tormé - pour ne citer qu'eux. Chacun des neuf morceaux est un hommage aux grands espaces, une réinvention du swing, un prétexte à des vertiges mélodiques, un appel vers des syncopes rythmiques à vous couper le souffle. Entouré de trois gardiens du tempo hors pair, Ahmad Jamal est au sommet de son art ; naguère pianiste virtuose d'un genre nommé jazz, il est désormais l'apôtre en chef de la musique classique américaine.