Après l'intermède expérimental jazz blues constitué par l'excellent Bare Wires, John Mayall poursuit sans les Bluesbreakers, sans la section de cuivres, mais avec Mick Taylor. Les nouvelles têtes qui encadrent les deux rescapés de la mouture précédente, sont Steve Thompson, jeune et talentueux bassiste, ainsi que Colin Allen à la batterie (ex Zoot Money avec Andy Summers de Police et futur Stone The Crows). Le Mayall de Blues From Laurel Canyon (Decca/1969) refait du bon vieux blues de derrière les fagots, en revenant à ses racines. Le moins que l'on puisse dire est que cet artiste, au top de son art, excellent chanteur (c'est la première fois que je le trouve vraiment bon à ce poste), parfait quel que soit l'instrument qu'il joue (orgue, guitare, harmonica), n'a pas perdu ses repères avec le genre qu'il affectionne. A croire que le séjour angelin (Los Angeles) de trois semaines (chez Zappa et ses potes) qu'il s'est octroyé au milieu d'harassantes tournées, l'a revigoré, tant Blues From Laurel Canyon (nom du quartier alors en vogue à L.A.), enregistré en à peine trois jours à Londres (entre le 26 et le 28 août 1968), est une merveille musicale. Ces vacances chez l'Oncle Sam, si elles ont exorcisé ses états d'âme du moment, elles lui ont également ouvert les yeux sur la suite à donner à sa carrière ; c'est la raison pour laquelle Mayall recentre l'affaire sur sa personne, en écartant une formation devenue trop encombrante et en ne laissant qu'une infime part aux autres accompagnateurs restants. Dans ce contexte, Mick Taylor, le plus doué du line-up en place, parvient à tirer son épingle du jeu en exploitant les rares possibilités qui lui sont offertes, de s'exprimer. Il s'y engage sans retenue, avec maîtrise et fluidité. L'album, sorte de journal intime, y gagne en excellence. A feuilleter comme le récit chronologique de cette expérience américaine, Blues From Laurel Canyon débute par le vrombissement d'un réacteur, aveu de son décollage anglais et de son envol pour la terre californienne. Lui, un des pères fondateurs du British Blues, que va-t-il chercher de l'autre côté de l'Atlantique ? La réponse est dans ce deuxième album solo (après The Blues Alone), autobiographique, composé de vignettes affichant l'humeur du moment. Mayall relate, avec simplicité et sans pudeur, son expérience américaine, avec des mots et des notes. Il marque surtout la fin d'une époque qui a vu le bluesman blanc s'effacer devant ses élèves, perdant, dans le sillage de ce disque, le dernier surdoué de la classe, en la personne d'un Mick Taylor attiré par les sirènes stoniennes. Il clôt aussi la relation contractuelle avec Decca, au profit de Polydor. Cela fait beaucoup de choses pour un seul homme, décidé à laisser son avenir entre ses seules mains et qui rebondit, un peu plus tard à... Laurel Canyon. De cette époque déterminante sur le plan artistique et professionnel, il reste ce disque culte, enregistré par un quatuor vieux de deux semaines seulement. Chronologiquement vécu par l'homme et merveilleusement restitué par l'artiste en une sorte de concept, ce pèlerinage récréatif personnel génère des travaux qui confinent au sublime. Son blues rock enchaîné (tous les titres s'imbriquent l'un dans l'autre), teinté de notes psychés, révélé par ses humeurs américaines, a valeur de référence pour le blues. Vacation (et son vrombissement de moteur) situe de le départ de cette aventure américaine. Mayall arpente le fameux boulevard (à l'harmonica, sur Walking On Sunset), évoque le lieu de villégiature dont Frank Zappa est le proprio (au piano pour Laurel Canyon Home et 2401), y rencontre une charmante dame, (Ready To Ride), vraisemblablement la Miss James (titre N°9) qui lui tourneboule la tronche et le caeur, contre laquelle il s'emporte (Somebody's Acting Like A Child), pour laquelle il s'émeut (First Time Alone), ou dont il s'éprend dans un corps à corps torride (Long Gone Midnight), implore Medecine Man (psychédélique) pour panser ses plaies d'amour, témoigne sa sympathie à Canned Heat (avec lequel il a joué) et plus particulièrement au gros, Bob Hite (The Bear), avant de reprendre, le caeur gros, un vol pour l'Angleterre (Fly Tomorrow). Blues From Laurel Canyon est un très grand disque du leader du blues british ; son chant est en tous points remarquable, tendre, révélateur des émotions vécues et des plaisirs partagés ; son passage d'un instrument à l'autre se fait au rythme et à l'intensité de ses humeurs. Soutenu par des minots domestiqués, Mayall, qui rappelle Peter Green pour une pige (First Time Alone), accorde un unique blanc-seing à Mick Taylor. Il n'aura jamais à le regretter. Son solo dans Vacation est éternel et son intervention dans The Bear (dont l'intro rappelle quelque chose...) fait des merveilles. Le meilleur de Mayall.