Body And Soul (Sang et or en français...) n'est pas vraiment un film sur la boxe à la manière d'un
Raging Bull ou d'un
Rocky Balboa, mais plutôt un film noir autour du "noble art". La boxe n'est qu'un prétexte à cette étude sociale sur la pauvreté new-yorkaise des années 40. Quand Robert Rossen tourne ce film en 1947, il est sérieusement épaulé par une bande de jeunes copains qui deviendront à leur tour de sacrés cinéastes :
Robert Aldrich est assistant à la réalisation et
Abraham Polonsky le scénariste. Quant à son acteur, John Garfield (le Gabin du Bronx), c'est peut-être là son plus beau rôle avec
Force of Evil , tourné l'année suivante, ou encore
Le Facteur sonne toujours deux fois. Mais Body And Soul est vraiment à part. Sa poésie en fait un chef d'œuvre absolu. Tout est parfait dans ce film, tant il est traversé par la grâce...
Mon affection est donc sans commune mesure pour ce fleuron du septième art. Outre les raisons évoquées plus haut, c'est aussi l'alchimie du couple John Garfield/Lili Parker, d'une beauté à couper le souffle, dont chaque réapparition me fait dire ceci : oui, voilà pourquoi j'aime le Cinéma : un casting impeccable un sens de la dramaturgie exceptionnel, de l'humour, une belle histoire d'amour et cette dose d'humanisme, autant de qualités qui rendent ce films si précieux.
Ensuite, John Garfield, comme Abraham Polonsky,
Jules Dassin, Fred Zinnemann et bien d'autres encore ont été black-listés peu de temps après la réalisation de ce long-métrage. Rossen s'en sortira beaucoup mieux que Polonsky. Mais pas Garfield qui décèdera d'une crise cardiaque en 1952. La chasse aux sorcières lancée par la commission des activités anti-américaines du sénateur McCarthy n'en épargera pas beaucoup. Un vrai traumatisme. Cela dit, ni Robert Rossen (mort en 1966) ni Ab Polonsky (1910-1999) n'auront cette amertume et ce sentiment de vengeance à l'égard d'Hollywood. Ils entretiendront vis à vis de l'industrie du cinéma, et de la politique en général, une certaine distance de bon aloi...
Enfin, Body and Soul, est avec
The Set Up/Nous Avons Gagné Ce Soir (de Robert Wise) l'un de ces rares films noirs où triomphent la force morale des personnages, alors qu'au début, on ne donnait pas cher de leur peau. Rien à voir avec un happy ending superficiel, imposée par la Production. Seulement, des personnages qui arrivent à se remettre en question à une étape décisive de leur vie. Magistral. Bref, voici un film dont la liberté de ton a de quoi surprendre. Body and Soul serait peut-être le premier film indépendant (il n'a pas été produit par une major mais par le mythique studio Enterprise).
Et pourtant, le classicisme de la réalisation est évident, l'étude des personnages exceptionnelle (brillamment soutenue par la photographie de James Wong Howe). La mise en scène est un modèle du genre, à commencer par ce long travelling avant, pour le générique, où l'on suit Garfield dans son sommeil, en plein cauchemar. Cadrages rigoureux, ombres pesantes et lumières striées, plans séquences d'une qualité bluffante, comme cette scène finale de cinq minutes sans coupure, sur le ring... Un savoir faire prodigieux. A noter, enfin, la musique très jazz de Body and Soul, standard immortalisé par Coleman Hawkins. Le thème traverse tout le film sans le plomber, bien au contraire...
Quand il réalise ce film, Robert Rossen n'a pas quarante ans. Mais il a derrière lui une sacrée expérience : théâtre, scénario (à la Warner, ses talents d'écrivain, la solidité de ses constructions dramatiques font de lui un personnage incontournable. Raoul Walsh et Michael Curtiz font appel à ses services pour
Roaring Twenties et Sea Wolf/Le Vaisseau Fantôme - indisponible en dvd). Il fait aussi partie de cette génération (avec Abraham Polonsky, Jules Dassin et Elia Kazan) bien décidée à exprimer leur point de vue politique et social. Après avoir réalisé L'heure du crime (polar lui aussi indisponible), il réalise ce chef d'œuvre qui sera source de polémique. A la différence de Fritz Lang, et parce qu'il travaille pour une production indépendante, il aura l'occasion rêvée d'avoir un acteur noir qui jouera le rôle du coach de Charlie Tiger (Canada Lee).
Synopsis du film : Charlie Davis (dit Charlie Tiger) est boxeur amateur. Il est vite repéré par un agent qui le pousse à continuer dans cette voie. Alors, bien sûr, Charlie persévère, d'autant plus qu'il hait de toutes ses forces la pauvreté de son quartier et de sa famille (ses parents tiennent une brocante où l'on vend des livres...). Très vite, il s'éloigne des conseils de sa mère (superbe interprétation d'Anne Revere que l'on avait remarquée dans ce film d'Otto Preminfer, Fallen Angels/Crime Passionnel). Peg, la femme qui l'aime, une jeune étudiante à l'école des beaux arts (Lili Parker), et même son ami Shorty (Joseph Pevney qui rappelle étrangement Joseph Cotten...) ne pourront le dissuader. Bien sûr, il va s'en remettre à un autre organisateur peu scrupuleux cette fois-ci (l'un des tueurs du film de Siodmak...). D'amateur qu'il est, on lui promet la lune. Il peut devenir professionnel et se faire un max de tunes. La tentation est trop belle... Comment tout cela va-t-il finir? Et bien, vous le saurez en voyant ce superbe film.
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PS. La qualité du dvd est superbe. L'image est restaurée et me paraît bien plus nette que dans Force of Evil. Pas de bonus exceptionnel, sinon la filmographie sommaire du cinéaste et des acteurs. Langues : VO uniquement avec sous-titres français. A noter enfin que Robert Aldrich réalisera quelques années plus tard un
film en hommage à John Garfield et Body And Soul...