L’émergence d’internet comme média majeur, en ce début de deuxième décennie du millénaire, a radicalement changé la donne de l’entertainment, en recouvrant de rouille abrasive le vieux concept de support de musique vendu au détail, mais aussi en inventant de nouveaux paradigmes. Lana Del Rey est le premier de ces paradigmes planétaires, et son irruption à l’été 2011 dans la vie des connectés a suscité une masse de commentaires inédits.
Sur la foi d’une paire de chansons autoproduites autant qu’auto clippées, la jeune new-yorkaise est devenu le sujet de conversation et le réceptacle de haine ou d’amour principal du moment. Il en reste que « Video Games » est sans conteste LA chanson de l’année 2011 (elle figure à ce rang dans nombre de classements sérieux), et qu’avant même d’avoir réellement commercialisé un album, Lana Del Rey aligne un nombre de couvertures de magazines et d’articles de journaux phénoménal, tel qu’aucun attaché de presse n’aurait osé en rêver.
De ce maelstrom incroyable, il reste une pression qu’on imagine pesante, et des casseroles de commentaires : ses lèvres trop pulpeuses pour être vraies, sa supposée aisance financière familiale (et les Stokes, alors ?), son premier album fantôme, certaines de ses prestations télévisées ou live maladroites, et un torrent de critiques foncièrement machistes. Ceci posé, qu’en est-il de Born To Die à l’intitulé en miroir du Ready To Die de Notorious B.I.G ? Cette piste là, justement, en préambule. Auto proclamée Nancy Sinatra gangsta, Lana Del Rey ne se cache pas d’être une vraie amoureuse du hip hop, et c’est en filigrane dans tout son album, dans les rythmiques saccadées, dans ces flows quasi rappés qu’elle ose sur « Off To The Races » ou « National Anthem » comme dans la production urban chic d’Emile Haynie, l’homme derrière Kid Cudi.
Born To Die, en aboutissement de ce story telling qui a occupé le devant de la scène des derniers mois, est un film autant qu’un disque, et LDR une actrice magnétique autant qu’une chanteuse hypnotisante. De sa pochette à ses chansons, le disque est un parfait artefact lynchien, cousin de
Twin Peaks (l’americana fantasmée, le personnage féminin à la sensualité aussi froide qu’exacerbée...). Il y a dans la voix tour à tour mutine, profonde, grave, caressante, désincarnée de Lana Del Rey toutes les moues renfrognées de January Jones dans
Mad Men, toute la sensualité perverse de Sherylin Fenn nouant dans sa bouche une queue de cerise dans un épisode de
Twin Peaks. Ce côté allumeuse assumée, cette pose, ces langueurs feintes, jusqu’à ces quelques mots susurrés en français sur fond de violons à la Nelson Riddle (omniprésents) sur « Carmen », ajouté à la paresse déterminée des tempos, à l’emphase des cordes, dessine un film idéal, sur le versant pervers d’Hollywood.
Certes, les chansons de Born To Die sont de valeur disparate, les thèmes (mort, mauvais garçons, abus de liqueurs, interrogations sur ce qui constitue la féminité...) parfois prévisibles, mais il y a dans tout cela des fissures, une candeur, une fragilité que, dans une tout autre catégorie, on avait ressenti chez Amy Winehouse. L’exact opposé d’une Lady Gaga sûre d’elle, rôdée, calculatrice, obsédée de réussite et des moyens de l’obtenir.
À l’heure où cet acte de naissance officiel déclenche déjà des torrents de missiles, il faut reconnaître dans cette pop frondeuse la divine intemporalité de Nancy Sinatra justement, ou des Shangri Las, qui de leurs faiblesses ont forgé leur légende. Et laisser à Lana Del Rey le soin de serrer un foulard de soie autour du marketing, du story telling, et puis simplement se laisser prendre dans les filets de sa voix de fumée.
Jean-Eric Perrin - Copyright 2013 Music Story