Sur Repons, une œuvre qui a longtemps fait figure de somme à venir de la musique contemporaine, l'exercice de l'avis personnel est redoutablement périlleux. Entre effets d'annonce, créations partielles et révisions technologiques, on a parfois eu l'impression d'assister live à l'accouchement difficile de la Missa Solemnis du XXe siècle. Or on n'annote pas Beethoven en marge… Surtout lorsqu'on a en prime les coups de gueule des réfractaires et les anathèmes du maître dont la personnalité pour le moins tranchante ne déglace pas le fond de sauce polémique. Alors, reste-t-il de la place pour l'auditeur non estampillé spécialiste ? Je prends des risques en imaginant que oui. Pour modestement inviter les raisonnablement curieux de leur temps – les autres de toute façon n'iront pas se perdre ici – à oser ce disque. Dodécaphonisme, sérialisme et post-truc-en-isme semblent finalement épithètes désuètes face à une telle marée. Aux oreilles un tantinet ouvertes, la musique de Boulez aujourd'hui ne "coince" finalement pas tant que ça. Si pour vous le glas ne sonne pas depuis la mort de Fauré, il n'y a finalement pas grand effort à faire pour sauter de pierre en pierre de Debussy à Messiaen et de là à Boulez, avec ce qu'il faut de rythmes exotiques pour passer le gué. A vous alors les archipels revigorants, les miroitements sur la houle, les lames de fond, les éclaboussures. Le voyage est toujours trépidant, la virtuosité ébouriffante, la jouissance sonore jamais en repos – mais qui sont donc les extra-terrestres capables de jouer ça ! Certes, on ne fredonnera pas la mélodie sous sa douche et les émotions conquises ne seront pas digestives… Quant au Dialogue de l'ombre double, on peut s'y perdre. Comme la frontière entre dissonance et consonance n'est plus aujourd'hui un enjeu, la seule question à se poser avant d'embarquer serait : est-on prêt à s'immerger quarante minutes dans une musique "a-thématique", où chaque instant fait table rase de l'instant qui le précède ? A mon avis, non autorisé : oui. D'autant que, ce qui ne gâte rien, l'enregistrement - grain et pâte – est somptueux.