Voilà un roman que l'on aborde avec une certaine appréhension comme si ce dernier livre(non achevé,manque le dernier châpitre dont on connait cependant la trame)était une dernière farce assez commune écrite par un Flaubert vieillissant.Eh bien, on se trompe ! Il y a dans ce roman "de la bêtise humaine" un foisennement de situations drôles,ridicules, grotesques même.Mais, difficile de savoir si c'est la Science qui nous montre ses limites, ses contradictions, son aveuglement ou si c'est la mauvaise compréhension de cette même Science qui est ici décrite.Les deux sans doute. Certes Bouvard et Pécuchet ne sont pas très malins dans leur manière d'aborder chaque discipline (l'horticulture et l'agriculture sont à mourir de rire)mais les recueils d'époque qu'ils compulsent avec avidité sont bourrés de contradictions (l'un : il faut utiliser de l'engrais, l'autre pas : il suffit de bêcher et de sarcler, etc...Bref,à ne plus rien y comprendre!). On imagine évidemment les résultats de l'application de toutes ces idées contraires.
Bouvard et Pécuchet,modestes copistes parisiens se rencontrent par l'effet du hasard et une grande amitié les lient immédiatement comme si elle avait toujours été. Las de leur travail respectif et à la faveur d'un héritage, voilà donc nos deux compères presque cinquantenaires installés à la campagne où ils ont tout loisir d'étudier la Science ou plutôt les sciences. Tout est passé à la moulinette, de l'agriculture à la médecine, de la chimie à la phrénologie, de la philosophie à la théologie, de l'éducation... (la préface nous apprend que Flaubert s'est énormément documenté pour préparer ce roman allant jusqu'à lire près de 1500 ouvrages spécialisés).
A travers ces deux personnages, c'est bien entendu Flaubert qui parle et dénonce l'ambition, la stupidité et la naïveté de toutes ces matières et leurs applications pratiques qui finalement débouchent sur une conclusion consternante : l'Homme et sa Science sont de parfaits crétins ! la bêtise leur sont monnaie courante et ce qui en découle est dangereux ! Car au-delà de la satire, il y a bien une mise en garde
sévère et, par ailleurs, actuelle contre l'aventurisme et l'ingénuité humaine.
Voilà un roman au vitriol qui nous renvoie à Voltaire et son Candide, à Rabelais aussi et que l'on peut lire à différents niveaux, un pessimisme profond pouvant supplanter la légèreté de la forme.
A noter l'excellente préface de Claudine Gothot-Mersch, que je ne connais pas mais, il faut la nommer,décortique ce livre avec une grande intelligence !