Encore un écrivain américain de talent qui s'est essentiellement distingué dans la nouvelle, ce qui n'est jamais un curriculum vitae idéal lorsqu'on essaie de faire reconnaître un auteur en France. Cela risque toutefois de changer assez rapidement, la sortie de son premier roman aux Etats-Unis,
Billy Lynn's Long Halftime Walk, où il est d'ores et déjà salué comme "le
Catch-22 de la Guerre en Irak", et sa traduction française fin 2012, risquant de changer cet état de fait.
Remercions une nouvelle fois la collection Terres d'Amérique chez Albin Michel, non seulement d'éditer souvent des (très) bons textes, mais aussi de ne pas avoir abandonné l'édition de recueils de nouvelles alors qu'ils se vendent très peu chez nous. Rappelons pour mémoire des recueils aussi excellents que
The Dead Fish Museum /
Le Musée des poissons morts de Charles d'Ambrosio,
Among the Missing /
Parmi les disparus de Dan Chaon (qui existe aussi en Livre de poche),
The Pugilist at Rest /
Le Pugiliste au repos de Thom Jones (également en 10/18). On peut également se reporter aux liens inclus dans mon commentaire sur
Vintage America, qui comporte des nouvelles de très bons auteurs maison (Scott Wolven, Benjamin Percy, etc).
Le coup d'essai de Ben Fountain,
Brief Encounters with Che Guevara: Stories (2006) / Brèves rencontres avec Che Guevara est déjà un coup de maître. Il explique dans l'entretien livré en supplément de l'édition américaine qu'après avoir tardivement décidé d'écrire, il se rendit en Haïti avec une vague idée de roman. S'ensuivirent de nombreux voyages dans le pays, assortis d'autant de découvertes. Son roman ne fut accepté nulle part, mais ce fut selon lui un mal pour un bien tant le travail ultérieur sur la forme brève lui fut bénéfique. Adepte de recherches extensives sur les lieux divers et variés où il situe ses histoires, il envisagea aussi de se rendre en Colombie et en Birmanie, mais son épouse lui fit comprendre que ni le budget familial ni la famille elle-même ne s'en remettraient forcément! Ben Fountain, après avoir eu l'idée initiale pour chaque histoire, ne visite finalement pas tous les pays choisis comme cadres pour sa fiction et procède par "sursaturation", collectant des données de tous ordres avant de les oublier après assimilation. Au vu du résultat, il semble que Fountain arrive effectivement parfaitement à subordonner toutes ses recherches à sa mise en récit, et à ses personnages souvent plus ou moins déplacés ou à côté de la plaque (Américains en Colombie, en Birmanie, ou en Haïti, par exemple - cf présentation de l'éditeur ci-dessus ou la page de l'édition américaine mise en lien plus haut).
Dans ces histoires figurent donc des personnages tels qu'un ornithologue 'en résidence' dans un campement de rebelles colombiens, profitant de ce séjour forcé pour faire une découverte scientifique majeure ("Oiseaux de la cordillère centrale en voie d'extinction"); un golfeur de deuxième zone promu au rang de Tiger Woods par les généraux birmans ("Le 'Tigre' d'Asie"); des idéalistes frustrés en Haïti (américains ou haïtiens : "Rêve haïtien" et "Bouki et la cocaïne"); une femme en mission pour une ONG en Sierra Leone qui s'entiche d'un trafiquant de 'diamants de sang' ("La gueule du lion"); une femme de soldat de retour au pays, qui n'en revient pas de devoir partager son homme avec une déesse vaudou ("Les meilleurs sont déjà pris"); un homme dont la vie se définit en partie par ses rencontres avec des personnes qui ont côtoyé Che Guevara de plus ou moins près (nouvelle-titre); un pianiste virtuose de la 1ère moitié du 19ème siècle, d'une vélocité redoutable, à laquelle son 11ème doigt à la main droite ne manque pas de contribuer - compositeur d'une 'Fantaisie pour onze doigts', il laisse la place à une toute jeune pianiste dotée de la même particularité, qui va à son tour vouloir jouer la Fantaisie, mais dans un tout autre environnement, la Vienne du tournant du siècle ("Fantaisie pour onze doigts").
Au total, comme c'est inévitable, un recueil qu'on pourra juger inégal mais dont le niveau d'ensemble est très homogène. Si j'aime beaucoup les deux premières nouvelles citées, idéalement ironiques, et les récits haïtiens, profondément désenchantés, je dois avouer ma préférence, en fin de compte, pour "Fantaisie pour onze doigts", peut-être parce qu'elle clôt le recueil en tranchant volontairement avec tout ce qui précède. Sur le mode de l'étude pseudo-historique s'intéressant de près à des personnalités et épisodes oubliés de l'histoire des arts - ici, la musique - cette nouvelle brasse beaucoup avec une virtuosité certaine. Passées les premières pages consacrées à ce Liszt à onze doigts, le récit se poursuit sur fond de pangermanisme et d'antisémitisme galopants, et s'amuse à faire revenir valser quelques grands mouvements et figures viennois. Parfaitement maîtrisé et d'autant plus frappant étant donné le changement radical de lieu, de temps et d'atmosphère.
A l'image de ses nouvelles si apparemment dissemblables, Ben Fountain est un caméléon stylistique. Sa prose se passe d'images élaborées, mais elle sait être aussi précise que variée. La traduction de Michel Lederer arrive, comme presque toujours avec lui, à restituer cette langue assez dense à défaut d'être recherchée. Si l'on a le choix, il va de soi qu'il vaut mieux se porter sur l'édition originale, mais on ne peut pas dire que la traduction française démérite.
Quoi qu'il en soit, je conseille d'autant plus les recueils de nouvelles chez Terres d'Amérique que la sélection qu'ils opèrent parmi les nouvellistes américains est sans doute plus drastique que pour les romans - les éditeurs ne sont pas si nombreux à en proposer régulièrement quand il ne s'agit pas de grands noms - et je dois dire que j'ai rarement été déçu par les écrivains qu'ils ont révélés chez nous. Depuis, certains d'entre eux ont donné des romans de grande qualité (ex. Await Your Reply / Cette vie ou une autre pour Dan Chaon ; à voir pour le roman de Ben Fountain), d'autres continuent à exceller dans la forme brève. Toujours est-il que ces écrivains méritent sans doute plus de lecteurs et de reconnaissance qu'ils n'en ont. Pourvu que Terres d'Amérique continue le travail de fond... et que plus de lecteurs choisissent de donner leur chance à des recueils de nouvelles!