Autrefois, certains critiques avaient trouvé que le premier concerto était "tourné vers l'univers brucknérien". A l'écoute, on se demande pourquoi, mis à part le réflexe conditionné qui fait associer Jochum à Bruckner. Il est certain que la lenteur du premier mouvement peut déconcerter au premier abord.
Au début, cette lenteur donne un sentiment d'écrasement, ce qui n'est pas en contradiction avec le sens de ce mouvement. Rien d'acéré comme avec Szell-Curzon, la prise de son réverbérée ne le faciliterait guère. Jochum refuse d'impressionner mais habite son tempo, procurant un sentiment de calme et de douceur (sans l'envahissement indéfinissable, brumeux, quasi mystique, d'Arrau-Giulini), ce qui caractérise d'ailleurs les deux concertos. Ce chef était pourtant capable de nervosisme, voyez certains éléments de son intégrale DG des années 50; plus récemment ses Londoniennes de Haydn, surtout en DG, étaient particulièrement survoltées. On s'intéresse parfois peu aux détails, peut-être, mais si on s'endort, on se retrouve au paradis... C'est donc plutôt à Schubert qu'à Bruckner qu'on pense, les jours où on a envie de chercher des rapprochements. Gilels écrase les touches, un peu comme Schnabel, le son du piano occupe tout le temps possible, c'est le contraire de Curzon. Le piano, aux moyens immenses, semble n'avoir d'autre but que de collaborer avec l'orchestre. Ce disque est envoûtant, particulièrement le premier mouvement, les autres n'appelant guère de remarques nouvelles, mais restant dans une excellence qui ne s'éloigne jamais de Brahms, l'entente du soliste et du chef étant parfaites, dans l'intériorité. On ressent avec admiration la courbe d'ensemble, quand on est dans le dernier mouvement.
J'aime beaucoup aussi leur deuxième concerto, un peu moins réussi pourtant, mais ce ne sont que des nuances, et d'autres sont d'un avis contraire; il est en tout cas moins original. Sans tirer la couverture à lui, Jochum, calme et chaleureux, inhibe-t-il à certains moments la vaillance de Gilels ? Pour comparer, on peut écouter ce dernier dans son enregistrement avec Reiner.
Malgré la réverbération, les timbres ressortent avec clarté, l'orchestre de Berlin s'épanouit dans une luxueuse profondeur (comme on dit qu'un fauteuil est profond...), un peu massive bien entendu, certaines interventions attirant particulièrement l'attention et l'admiration. Le poids orchestral est évidemment un avantage dans Brahms, compositeur moins aérien que, par exemple, Mozart ou Mendelssohn, surtout quand il est associé à une impression de plénitude. Par ailleurs, on est bien loin de l'étouffante sonorité ouatée des Karajan de la même époque, chaque groupe d'instrument ou chaque instrument soliste restant individualisé dans son timbre. Globalement, ces interprétations des deux concertos sont parmi mes préférées et, j'ose dire, parmi les plus brahmsiennes.
Les Fantaisies opus 116 sont davantage qu'un complément. Altières, sobres et réservées sans excès, d'une technique totalement maîtrisée, on s'en doute, elles délivrent une poésie, tantôt discrète, tantôt plus frappante, sous les doigts du plus marmoréen des pianistes. L'intensité est nuancée avec une admirable précision. Là encore, c'est un des sommets.