Cet enregistrement mythique était jadis paru dans le collection "Références". En plus de sa réédition par EMI, il a fait aussi l'objet d'une diffusion chez Naxos dans leur collection "historical". Faisant davantage confiance aux techniciens de Naxos qu'à ceux d'EMI, c'est leur édition que j'avais donc choisi pour racheter cet enregistrement; aussi, je ne me pronocerai pas sur la qualité technique de ce disque. Quoi qu'il en soit, les bandes initiales étaient assez médiocres et même les remarquables ingénieurs de Naxos n'ont pas fait de miracles.
Il faut donc en passer par un son précaire qui reste cependant tout à fait acceptable et qui nous permet de goûter pleinement cet enregistrement historique d'une oeuvre essentielle.
En effet, il ne faudrait pas que l'ancienneté et la médiocrité de la prise de son éloignent les mélomanes d'une interprétation touchée par la grâce.
Il règne en effet sur cet enregistrement un climat à nul autre pareil qui doit bien évidemment beaucoup au contexte historique de son enregistrement.
En ce mois d'octobre 1947, la guerre est encore très proche, Vienne est encore loin de s'être relevée du cataclysme et les protagonistes de l'enregistrement ont probablement tous été meurtri personnellement par les horreurs de la seconde guerre mondiale.
Si le redressement économique était à peine amorcé, le redressement des institutions musicales était une réalité et dans ce contexte, chanter et enregistrer le Requiem Allemand était une vraie profession de foi dans la musique, dans l'être humain, dans la vie.
L'ensemble des musiciens, chanteurs, solistes et chef rivalisent de ferveur pour nous offrir une version lumineuse et gorgée d'humanité de ce chef d'oeuvre beaucoup moins sombre qu'il n'y paraît.
Karajan n'avait que 39 ans mais possédait déjà totalement cette oeuvre qu'il réenregistrera à plusieurs reprises sans jamais retrouver totalement l'élan et la ferveur de ces sessions d'enregistrement d'après-guerre. Sa conception cependant ne variera guère, ayant trouvé une fois pour toutes les clefs de ce chef d'aeuvre dont il éclaire la polyphonie tout en révélant la complexité rythmique et la fluidité mélodique. Sa direction est extrêmement souple, très attentive aux mots, le tempo, large et fluctuant lui permet de suivre les moindres inflexions du texte.
Les solistes sont prodigieux, Schwarzkopf, à 32 ans, est la lumière incarnée, le « ihr habt nun traurigkeit » est un moment de grâce ineffable sans équivalent dans la discographie (à part peut être Grümmer dans la version Kempe).
Hotter, âgé seulement de 37 ans trouve le ton des prophètes de l'Ancien Testament, celui qui sera le Wotan du siècle nous donne une leçon de chant, de diction et d'engagement.
Le choeur et l'orchestre sont exemplaire de ferveur, d'engagement et de pure beauté sonore.
Brahms aurait voulu que l'on appelât son oeuvre « Requiem pour les humains », et bien c'est ce que traduit idéalement cet enregistrement porté par le souffle de l'Esprit.