En 1890, la notoriété de Brahms en tant que pianiste et chef d'orchestre est telle qu'il ne compose plus. Pendant l'été, il écrit ce qu'il pense être son ultime ouvrage, un second quintette avec alto.
Une furie de trilles des cordes aigües balayent l'introduction. Le violoncelle énonce seul un premier thème martial, bonhomme. Brahms flâne en plein vent, regarde les feuilles et branches frissonner. Il conçoit son premier mouvement avec une puissance quasi symphonique, une musique insouciante mais de robuste facture. L'œuvre va être marquée par cet esprit bon vivant. Ce motif initial au violoncelle va gagner de mesure en mesure les autres cordes dans ce fulgurant et joyeux prélude. Plusieurs idées vont se succéder dans un tempo plus retenu après cette tempête. Un motif élégiaque est confié à l'alto qui en fait ne s'impose jamais comme soliste, son rôle étant d'apporter une couleur rugueuse à cette musique aux accents villageois. Brahms affectionnait la musique populaire, les danses paysannes, l'agitation des tavernes. Tout semble réunit dans ces pages. Le mouvement se prolonge dans une joyeuse variation alternant calme et tornade. Le développement central se fait par instant plus secret, intime, langoureux.
L'adagio se déploie comme une complainte d'une immense tendresse, une rêverie. L'alto énonce un motif apaisé, une respiration, qui va structurer l'enchaînement de quatre variations (Brahms enterre-t-il la forme sonate ?). C'est incroyablement inventif, la mélodie évolue en volute au sein des pizzicati, le climat nocturne serpente entre des passages plus tourbillonnants. Que dire de plus ? Rien, se plonger dans cette douceur.
Le troisième mouvement est noté allegretto et peut faire penser à un scherzo. Les cordes se font concertantes dans les méandres d'une mélodie aux accents dansants et nostalgiques. Brahms fait preuve d'un détachement idyllique dans le dialogue entre instruments. Le final, très court adopte un plan de sonate qui évoque Dvorak. C'est très vivant et viennois, presque abrupte, et la brièveté permet de conclure dans la joie sans déséquilibrer cette merveille par des développements aussi redondants qu'inutiles.
Joué frénétiquement, ce quintette devient saoulant ! Joué trop lentement, il perd toute sa joyeuse verve. Le Quatuor Melos et Gérard Caussé trouve le ton juste, l'équilibre parfait dans les contrastes, de la joie jusqu'à la facétie, un lyrisme incandescent qui vous entraîne à bras le corps, opposant comme rarement l'apparente opulence symphonique à l'intimité chambriste.
Un an plus tard, en 1891, Brahms retourne passer l'été à Bad Ischl. Le compositeur écrira le Trio opus 114 et ce Quintette opus 115, les deux avec clarinette, une commande à honorer pour le 24 novembre. C'est le clarinettiste Steiner et les quatuors Rosé et Joachim (l'ami de toujours) qui assureront les créations. Le quintette comporte quatre mouvements.
Une longue phrase au cordes, douce, ombragée, introduit l'allegro qui ne l'est pas tant que ça. De cette mélopée en clair-obscur surgit une phrase interrogative de la clarinette, un leitmotiv, un motif ondulant et sensuel. La lumière certes, mais avec un sentiment de nostalgie. Brahms venait de rédiger son testament. Est-ce pour cela que le quintette est composé en si mineur, tonalité plus sombre que celle du Quintette opus 111.
Dans l'adagio, la clarinette se fait soliste d'un nocturne onirique et sensuel. Michel portal ne s'impose pourtant pas, laissant les cordes déployer un écrin voluptueux. Il émane de cette interprétation un climat de romance empreinte de lascivité. Brahms revivait-il ses amours déçus dans ce songe d'une fluidité rarement rencontrée dans l'histoire de la musique de chambre.
La prestation parfaite de Michel Portal et du Quatuor Melos suit à la lettre la douceur de ces mouvements. Hormis le court presto de l'andantino, toute leur approche de l'œuvre baigne dans la sérénité sans jamais accélérer pour satisfaire un désir hédoniste de virtuosité. Magnifique.
Enfin, j'ajoute que ce CD est disponible dans la collection économique "Musique d'abord" d'Harmonia Mundi et que la prise de son est excellente.