Cette intégrale des 4 symphonies de Brahms, dirigée par Bruno Walter avec sa Philarmonie de New York au début des années 1950, permet de retrouver des interprétations tendues, innervées jusque dans la moindre phrase, parfois déstabilisantes par leur fougue mais toujours passionnantes et suprêmement inspirées.
La "Première" concentre toute la tension et l'énergie d'une partition dont Walter exploite sèchement la force propulsive.
La motricité de sa direction exacerbe l'urgence du premier mouvement, particulièrement pugnace.
Malheureusement les crépitements du finale se parent d'une allure rhapsodique qui, faute de respecter l'indication non troppo du compositeur, ne prend guère le temps de s'asseoir et ne parvient pas à se nourrir d'une réelle puissance.
Ce folklorisme ne manque pas de brio mais déstabilise la structure de l'oeuvre entière.
Privé de sa majesté habituelle, ce Brahms-là me semble pérorer inutilement.
D'une aisance totale dans la lettre et l'esprit de cette "Deuxième" qu'il affectionnait, Walter concilie la délicatesse de l'expression avec la générosité du discours, constamment habité : qui d'autre que lui pourrait laisser musarder bois et cors sans avoir l'air de traîner ? Et qui pourrait déchaîner un finale aussi fulgurant sans paraître raide ?
Même le drame latent de l'adagio, que Walter avait approfondi dans son live berlinois d'un sentiment beaucoup plus obscur (1950), se trouve ici transfiguré par un optimisme radieux, éclairé par les pupitres virtuoses de la lumineuse Philarmonie de New York.
Voilà une version résolument heureuse et ensoleillée.
Dans cette optique, on n'a jamais fait mieux !
La "Troisième" fut enregistrée un jour de gloire : écoutez la hargne du con brio ! Et que dire de l'allegro final où les cordes lancent des éclairs de virtuosité incandescente, seulement égalée par la fulgurance d'Abendroth ?
Là où ce dernier semblait mû par une urgence tragique qui préservait la carrure du mouvement, la battue panique de Walter bouscule parfois l'agencement expressif.
Le discours y perd une part de son aplomb formel mais il gagne une physionomie athlétique, conquérante et irrésistible.
Autre sommet, mais autre humeur : l'on chercherait en vain une version aussi pleinement habitée de la "Quatrième" : on ne trouvera pas d'interprétation plus ressentie, depuis la noblesse des glissandi introductifs jusque la grandeur tragique du finale. Le coeur de l'oeuvre est encore l'andante, prostré par un sentimentalisme dolent.
Sans recourir au romantisme exacerbé d'un Mengelberg, Walter parvient subtilement à émouvoir, et livre une vision profondément humaine et juste de cet opus divin.