Rare dans tous les sens du terme, la discographie de Kleiber nous lègue une interprétation qui dut paraître plus décalée jadis. Le chef tourne ostensiblement le dos à la tradition portée au sublime par Furtwängler : un son dense, une assise forte des graves, une architecture ample de la mélodie, un élargissement des rapports harmoniques et, du point de vue du caractère, une prédilection pour la tragédie sombre d'un Hölderlin. C'est Goethe, plus classique, plus latin aussi, que préfère Kleiber. On a dû se demander plus d'une fois si l'ombre de Toscanini ne pesait pas sur cette interprétation. Kleiber n'est pourtant pas sensible à la motricité du chef italien. La vitalité de cette lecture ne se fonde pas sur l'allure, mais sur une attention très forte portée aux articulations. Aujourd'hui, avec la culture de l'interprétation baroque, nous sommes plus familiers avec ce traitement des micro-structures, des cellules et autres éléments constitutifs. Le second mouvement de la 4e symphonie en est une parfaite démonstration. Loin de la densité sonore des chefs post-romantiques, Kleiber allège la texture de l'orchestre, surtout au niveau des parties d'accompagnement. Rien ne vient se conglomérer à la mélodie. Les parties secondaires se distinguent d'elle et interagissent plus sensiblement. Au lieu d'une convergence des éléments du discours musical, c'est une diffraction cohérente qui se dégage de la vision de Kleiber. On gagne en transparence, en légèreté mais aussi en richesse : la polyphonie est plus "lisible". Dans le final, ce culte de l'articulation rend le cheminement des trente variations plus explicite. Les chocs organisés par Brahms entre certaines variations sont encore plus mis en valeur.
Certes, il y a, comme souvent chez Kleiber, quelques tics de maniérisme, de ceux qui nous font sursauter à l'instant même, nous ravissent dans un premier temps par leur originalité et dont l'intérêt à la réflexion finit par retomber... comme ces contrechants subitement mis en avant, qui nous feraient accroire que nous ignorions des pans de la partition et qui ne sont que des petits rictus.
S'il est un regret véritablement valable, ce serait celui de l'absence d'un ton tragique et désespéré. Kleiber n'est pas volage, bien sûr ! Mais le rejet de la densité sonore et de son assise grave nous prive du pathétique qui fait partie, malgré tout, de l'identité brahmsienne. Cela peut venir de l'image sonore, cela vient plus sûrement de l'absence de toute sensibilité développée au niveau du phrasé à grande échelle. La structure en arche (le fameux "Bogen" allemand) a du mal à surgir, tant l'articulation minimaliste la fragmente au préalable. Plus d'une progression en palier, progression tonale ou mélodique selon le cas, n'est pas "conduite". Kleiber fait trop confiance aux seules notes de musique. Il ne met pas en évidence la stratégie discursive de Brahms. Cette tension architectonique détient un rôle fondateur dans la tonalité tragique de l'univers brahmsien. Kleiber en avait décidé autrement.
On ne pensera pas forcément à Kleiber pour le séjour en île déserte, mais son leg s'impose à nous comme évidence précieuse.