Un homme, filmé en très gros plan, insulte une fille et lui administre des claques dans la rue. Arrive un autre homme, filmé de dos. D'un grand coup de latte, il met à terre le frappeur, puis le roue de coups de pied. Il vient ensuite s'accroupir devant la fille, mal en point et... se met à lui mettre des claques en l'insultant à son tour et en lui demandant pourquoi elle se laisse faire! En très gros plan, on voit l'homme accroupi s'allumer une cigarette, et disparaître à la droite du plan après s'être pris une mandale. Apparaît alors le titre sur fond noir: "Breathless". Bienvenue dans le premier film de Yang Ik-June, qui ressemble à sa première scène et ne vous laissera pas indemne.
On a beaucoup parlé de nouvelle vague coréenne - mais on parle de nouvelle vague pour tout, ce n'est pas franchement un critère - et s'il est vrai que de nombreux jeunes cinéastes talentueux sont apparus ces douze dernières années en Corée, aucun ne ressemble à celui-là. Il n'a que peu de traits communs avec
Park Chan-Wook ou
Bong Joon-Ho, pour ne citer que deux cinéastes dont un des sujets majeurs est aussi la violence et la façon dont elle se traduit dans la société coréenne. Il faut dire que Yang Ik-June est un véritable autodidacte, et n'est pas un cinéaste cinéphile. Il se nourrit de la vie, de celle qu'il a vécue, de ses proches et des personnes qu'il a pu rencontrer. Si trait commun il y a avec la nouvelle vague française, elle est, outre dans la parenté du titre anglais avec l'
A bout de souffle de Godard, dans le fait que comme Truffaut l'ex-délinquant s'est nourri de son adolescence et a réalisé un premier film qui a servi à la fois de catharsis et de mise à distance de son passé. Autre point commun: le tournage léger dans la ville (Séoul), facilité aujourd'hui par les caméras HD.
A part que le titre original signifie apparemment "Mouche à m...", collant en ceci parfaitement au côté âpre et sans détour du film. Le personnage de Sang-Hoon, interprété par Yang Ik-June lui-même, est impossible à aimer. Boule de haine dont le seul discours passe par la violence physique et par l'injure, Sang-Hoon est une machine lancée dans la ville que rien ne peut arrêter. Sa raison sociale, c'est de récupérer des dettes non honorées (voir synopsis), et il récupère l'argent sans autre forme de procès. L'autre, quel qu'il soit, est sur son chemin, ou bien il est là pour l'aider, et gare s'il ne le fait pas.
Beaucoup de films coréens comportent des flambées de violence subite, reflet partiel d'une société qui n'est pas pacifiée et héritage d'un régime policier brutal qui a perduré au-delà de la dictature. Mais "Breathless" a pour sujet profond la nature et la transmission de la violence, sous ses formes majeures - celle de l'individu, celle du groupe (en particulier la famille), celle de la société. En fait, tant qu'à reprendre un titre déjà attribué, il ferait mieux de s'intituler "A History of Violence" plutôt que "Breathless": comme dans
le film de Cronenberg, il s'agit du passé de violence de l'individu comme d'une histoire de la violence comme cycle sans fin. A ceci près que ce film, à la différence de celui de Cronenberg, le fait en revenant aux sources naturalistes de la fin du 19ème siècle. Pas étonnant que comme dans les romans et les films naturalistes, le personnage soit ramené à la vie animale, ici au rang d'un insecte. Yang Ik-June, s'il s'intéresse à la violence atavique, ne regarde en revanche pas ses personnages comme un entomologiste. Il reste au plus près, avec une caméra mouvante et filmant souvent en gros plan, mais dans le même temps, fait preuve de distance vis-à-vis d'eux. Drôle de mélange, qui donne tout son prix et sa force au film: d'une part, le scénariste et réalisateur reste assez proche de ce qu'il a vécu et le restitue avec puissance et parfois un brin d'hystérie; de l'autre, il réussit à transmuer cela en artiste, sans être complètement inféodé à la violence des corps et des sentiments qu'il dépeint.
Ceci explique que je trouve ce premier film à la fois d'un grand intérêt et d'une force peu commune, sans parler du fait que cela est toujours stimulant de voir un cinéaste qui sait imposer un personnage puissamment antipathique et amener le spectateur à s'y intéresser, voire à compatir. A la question de savoir si son film était une thérapie, Yang Ik-June a répondu: "Ce serait plutôt une étape. Le film est parti d'un problème personnel, mais, à partir du moment où il sort de moi, il n'est plus réduit à une réalité personnelle, il reflète toute la société coréenne" (Positif n°586). Contrairement à ces cinéastes qui pensent parfois que leur hystérie est en soi passionnante, Yang Ik-June a réussi à donner de l'ampleur à une réalité sordide et à aller au-delà de l'abjection, en véritable artiste. Cependant, il faut aussi reconnaître ce qui affaiblit cette oeuvre: son déterminisme, sa vision naturaliste un peu datée qui passe par exemple par des flash-backs déplacés et bien trop explicatifs, montrant comment l'origine se trouve dans une violence familiale débridée. Formellement, le film n'impressionnera pas par son image numérique, mais Yank Ik-June fait de vrais choix de mise en scène et de montage, qui vont tout à fait dans le sens de son récit. Il est par ailleurs très bon acteur et directeur d'acteurs - il a su s'entourer d'acteurs parfaits dans leur rôle, quel que soit leur âge. Le tout dans une économie très précaire. On aura compris que si l'on n'est pas choqué facilement, ce film vaut la découverte. Il existe peu de talents aussi singuliers et farouches dans le cinéma contemporain (même s'il faudra sans doute qu'il raffine ce qu'il a à raconter à l'avenir).
Potemkine nous livre ici une édition un peu chiche, contrairement à son habitude, mais il faut dire qu'il s'agit là d'un film récent et qu'il est déjà bien qu'il y ait un éditeur sérieux comme celui-ci pour le sortir. Seulement un entretien avec le critique Charles Tesson, très intéressant même si parfois un peu impressionniste (20'). VOSTF uniquement.