"Brideshead Revisited", Julian Jarrold, 2008. Présenté ici en "Import anglais", donc sans sous-titres, je signale qu'il existe en VOST sous le label belge Cinéart.
Les années 20 : sous le regard aigu et faussement bienveillant de lady Marchmain, et dans l'ombre envahissante du chateau de Brideshead, chaque personnage semble se débattre avec des sentiments trop grands pour lui. C'est le cas pour beaucoup d'entre nous, du moins ceux qui en prennent conscience, mais à Brideshead, les dimensions du décor, la classe sociale, l'investissement religieux, ajoutent au vertige et à l'étouffement; même lady Marchmain, sainte femme (à la terrifiante sainteté) se mesurant, et voulant tout mesurer, à l'échelle de Dieu, échouera à se hisser à la hauteur de son idéal de perfection, et sans le vouloir, elle emportera sa famille dans son échec, laissant chacun de ses membres écrasé sous le poids de la culpabilité. Comme échouera Charles Ryder, l'enfant de Paddington, la pièce rapportée, aussi séduit par la classe sociale dont Brideshead est la flamboyante image, que rebuté par le fanatisme religieux qui emprisonne ses occupants.
"J'ai déjà assez aimé et assez perdu" dira-t-il, des années plus-tard. Ce qu'il a perdu ? L'immensité de l'amour de Sebastian, impossible à combler, car ce petit oiseau tombé du nid, dégénéré supérieur, cherchait en Charles l'absolu d'un amour que la religion lui avait promis mais pas rendu. Ce qu'il a perdu ? L'amour humain, charnel, de Julia, qui, entre la religion et lui, a choisi la religion. Ce qu'il a perdu ? Lui-même peut-être, entre ces deux êtres qui lui ont volé sa sève sans pouvoir s'en nourrir et s'en régénérer. Enfin Brideshead, bien sûr, qui renfermait toutes ses tentations, et qu'il retrouve au début de la guerre, réquisitionné, vide de ses habitants, comme dépouillé de sa démesure, et mort.
Ce film qui, montrant beaucoup, disant peu, sugggère énormément, est joué à la perfection par Emma Thompson (Lady Marchmain), Matthew Goode (Charles), Hayley Atwell (Julia) et, mention particulière, par Ben Whishaw dans le rôle de Sebastian, petit bonhomme snob, immature, poivrot et charmant. On sait que jouer un alcoolique est une des choses les plus difficiles au monde : le moindre excès, et l'on bascule dans le grotesque, la parodie, le ridicule. La prestation de Ben Whishaw est un vrai chef-d'oeuvre.
Tournée dans ce qui est sans doute l'un des plus beaux châteaux baroques d'Europe, et sûrement le plus beau d'Angleterre, Howard Castle, construit en 1699 pour Charles Howard, troisième comte de Carlisle, cette deuxième adaptation du roman d'Evelyn Vaugh, après celle de 1982 pour la télévision, est une complète réussite. Il faut évidemment être sensible à ce type de cinéma, celui de James Ivory, à sa lenteur sans longueur, qui a son rythme propre, à cet art de l'ellipse, du suggéré, du non-dit, qui est tellement anglais; mais si on y est sensible, la splendeur visuelle étant constante, le ravissement dure deux heures qui passent comme quelques minutes.