Beau, sensible, délicat. Comme me l'a dit une personne chère: "dès le deuxième plan, on sait que ça va être un film parfait".
Si je ne savais pas que l'empilement d'adjectifs laudateurs ne suffit pas, je pourrais m'arrêter là. Jane Campion a signé, à peu près vingt ans après sa révélation avec
Sweetie et sa confirmation avec
Un ange à ma table, son chef-d'oeuvre et un des plus beaux films jamais réalisés autour de la figure d'un écrivain, et à plus forte raison d'un poète. Elle a surtout signé un des films d'amour les plus touchants qui soient en contant l'histoire des brèves amours de John Keats et de Fanny Brawne.
Mais j'entends déjà les réserves déjà exprimées ici et là. Film trop classique, trop empesé, en un mot - le mot qui tue dans la bouche de beaucoup de spectateurs et de critiques en France - trop académique. Devant de tels poncifs, on devrait rester de marbre, mais on n'y arrive pas: un film d'époque serait pour certains forcément académique, comme s'il n'y avait pas manière et manière, comme si le Barry Lyndon de Stanley Kubrick était académique au seul motif qu'il recherche entre autres choses l'exactitude de la reconstitution et la beauté visuelle... Redisons fermement que le classicisme n'est pas l'académisme, que là où l'académisme ne fait que reproduire de façon dégradée des formes figées élaborées auparavant, une oeuvre classique sait elle reprendre tout en retravaillant, ressource de l'intérieur des formes existantes en faisant en sorte qu'elles ne se réifient pas, qu'elles ne deviennent pas matière morte. C'est là que le regard de l'artiste intervient, car s'il est pénétrant, il réussira à se saisir de récits, de motifs, de formes déjà visités pour leur donner une nouvelle fraîcheur. Bref, regardons la manière, observons ce que le regard des cinéastes nous propose effectivement, et ne considérons pas les films sous le seul angle de leur récit. Après tout, toutes les histoires ou presque ont déjà été racontées, et ce n'est pas leur petite actualisation (je ne parle pas de modernisation à dessein) qui est la seule garante de leur originalité.
Oui, Bright Star, est un film original, mais son originalité tient dans la nature du regard porté sur cette histoire, pas dans l'histoire en elle-même. On ne révélera pas grand-chose en disant que, Keats étant mort de phtisie jeune (à 25 ans) et désargenté, Jane Campion n'a pas cherché à jouer sur un quelconque suspense. Les spectateurs anglophones, quand bien même ils ne connaîtraient pas les détails de la vie de Keats, savent au moins cela. Il est également de notoriété publique que Keats, aujourd'hui considéré comme un des plus grands poètes anglais, et singulièrement romantiques, n'a pas connu la gloire de son vivant. Beaucoup savent aussi que les lettres de John Keats à Fanny Brawne (les siennes ont été perdues) sont parmi les plus belles lettres d'amour de toute la langue anglaise. On retrouve tout cela dans le film, évidemment, mais jamais de façon appuyée. Car dans ce domaine comme dans d'autres, le scénario et la réalisation de Campion sont marqués par une grande légèreté de touche. Son originalité se trouve aussi dans la façon qu'a Campion de faire entendre de la poésie dans un film, de la mettre dans la bouche de ses acteurs naturellement, de faire en sorte qu'elle ne soit pas une pièce rapportée, plaquée artificiellement.
Des premiers plans - un fil qui passe dans le chas d'une aiguille en gros plan; l'aiguille qui traverse le tissu; la couturière à la fenêtre, plan rappelant instantanément un tableau de Veermer - au dernier, une femme qui marche dans une forêt baignée d'une lumière froide, Bright Star ne cherche pas à rejeter la beauté. Oui, Bright Star est composé de 'beaux plans', mais ces plans ne sont jamais beaux pour eux-mêmes, et ils se retrouvent dans un tissu d'images et de sons qui ont trouvé leur juste place et leur juste durée. Car là où le film est lui-même poétique, c'est dans son rythme, son développement qui, comme le dit Keats à propos de la poésie, "vient aussi naturellement que les feuilles aux arbres".
Je ne crois pas avoir jamais vu montrée de façon aussi délicate que subtilement vibrante la naissance d'un amour. Les premiers troubles, les effleurements, les émois dus à la proximité et à la séparation, tout est merveilleusement capté, avec des plans aussi magnifiques qu'ils ne durent pas inutilement. Dans la partie centrale, alors que Keats est parti pendant l'été, l'attente des lettres de l'amant arrive à montrer à la fois ce qu'elle a de beau et de ridicule. De plus, Jane Campion ne refuse pas la beauté des sentiments, voire le sublime, sans pour autant sacrifier le rapport à la quotidienneté. Comptent tout autant la vie de famille, les rapports entre Fanny Brawne, sa mère, ses frère et soeur (Toots, interprétée par une merveilleuse petite actrice, Edie Martin), les arrangements de la maisonnée partagée entre les Brawne et Mr. Brown. D'ailleurs, dans cette histoire, c'est en fait d'un triangle amoureux qu'il s'agit, Keats vivant chez son ami le poète Brown, qui ne supporte que modérément la coquetterie et ce qu'il pense être la vanité de Fanny Brawne et cherche à s'accaparer Keats, surtout quand il voit qu'ils sont attirés l'un par l'autre. Les rapports entre ces trois-là sont parfaitement vus, les notations étant à la fois claires mais jamais surlignées. Jane Campion a trouvé son bien dans l'histoire de Keats, qu'elle a pu lire dans la magistrale biographie d'Andrew Motion (
Keats, non traduite en français), et elle a respecté à peu de choses près l'histoire: le fait que Keats ne puisse pas se marier avec Fanny du fait de son peu de fortune, leur vie qui était de fait presque commune tout en étant séparée, etc. Mais pour rendre cette relation avec subtilité, elle a dû profiter du fait que le père de Fanny soit mort - le personnage de la mère, interprétée par Kerry Fox, l'actrice d'Un Ange à ma table, est réticente mais n'est pas un véritable frein - ce qui lui a permis de ne pas tomber dans le cliché de l'amour empêché par la société réprobatrice. Quoi qu'il en soit, comme je l'écrivais déjà dans mon commentaire sur Un Ange à ma table, ce qui intéresse au plus haut point Campion, c'est la trajectoire de l'héroïne, qui ici devient la co-créatrice de l'oeuvre de Keats, la vie ne pouvant plus être dissociée de l'oeuvre - entremêlement que traduit parfaitement la scène où Fanny et Keats se disent mutuellement des vers de La Belle Dame sans merci - l'homme ayant pu créer parce qu'elle était là, la femme portant en elle l'oeuvre de l'homme.
Un mot des acteurs: tout simplement idéaux, pas trop connus, mais aussi naturels que précis. Ben Whishaw compose un beau Keats, fragile mais aussi appréciant la vie, pas du tout une caricature de poète romantique. Abbie Cornish est la révélation de ce film. Sa beauté est comme magnifiée par la façon dont elle est saisie dans ses différents états, de la jeune femme sûre d'elle-même et volontaire à l'amoureuse, de l'attention aux autres à l'égoïsme et à la souffrance; à l'image du film, son jeu est marqué par l'expression autant que par la retenue. Voir une jeune actrice naître à elle-même dans un film (en interprétant son personnage à la perfection, s'entend) est toujours une très belle chose à contempler.
Force de sentiments qui ne sont pourtant jamais assénés, beauté de plans qui ne sont jamais trop beaux ou figés, absence de mièvrerie sans pour autant avoir peur de se confronter aux élans du coeur, capacité à montrer la vie d'un écrivain et de faire entendre son oeuvre sans pour autant tomber dans les travers du biographisme à outrance et expliquer l'oeuvre par la vie de l'auteur, voilà ce qui selon moi caractérise ce film. Et ce qui justifie que l'on considère que cet équilibre est inouï. Encore faut-il vouloir saisir ces modulations sensibles, cette beauté décantée, ne pas s'arrêter à la surface d'une histoire qu'on pourrait croire trop souvent contée - mais l'a-t-elle déjà été exactement comme cela?
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