Elle est... folle. Bien sûr qu'elle est folle. Et depuis le début. Les génies, les authentiques génies, sont fous, c'est bien connu. Dès son premier 33 tours, Brigitte Fontaine se livre à un déballage surréaliste, effrayant, hilarant. Dès les premières notes, dès les premiers mots, « Il neige des confettis de la cervelle et des radis ».
1968. Jean-Claude Vannier. L'âge d'or de la grande pop française. Ces arrangements d'une richesse extraordinaire qui seront pillés une génération plus tard jusqu'à plus soif par les fabricants de boucles lounges. Prenez « Eternelle », ces choeurs moriconiens, ces congas africains, ces coups de flûte, ces cloches à droite et à gauche et la Brigitte qui « veut être aimée pour son crâne, pour son petit os pariétal ». Prenez « Il pleut », chef d'oeuvre inaugural, à l'atmosphère étrangement triste et langoureuse.
Ele est... c'est aussi la fraîcheur perdue des chansons des années soixante. « L'homme objet », « Comme Rimbaud » : où sont passées les années folles et innocentes? Mais attention, la fille, là, innocente, elle ne l'est pas une seconde. Faut voir comment elle t'envoie valser la ménagère de moins de cinquante : « Toi Blanche Neige, jeune rombière, tendre bobonne, jolie mémère, va donc faire tes tartes à la groseille », une chanson qui ferait passer Catherine Ringer pour une petite coquine avec des couettes.
« Inadaptée » Brigitte ? Elle dit pourtant des choses qui tombent sous le sens : « Je n'aime pas les femmes que l'on jette à la mer avec un chat vivant ». Pas plus que « la cervelle en été salissant les pare-brises » ou « les gens dont la gorge est tranchée et les yeux arrachés ». Nous non plus, Brigitte, nous non plus. Serions-nous fous nous aussi ?
Un disque où rode la mort. Dès les premiers mots, elle est là, compagne vicieuse. Brigitte Fontaine lui parle à la grande faucheuse. Même pas peur. Se foutrait de sa gueule, même.
« Oh ma folie mon cancer
Recouvre-moi de fleurs de fer
Etre cuit pour être cuit autant que ça soit joli »
On finit par « Cet enfant que je t'avais fait » rengaine chantée avec un jeune Higelin dont on reconnaît à peine la voix. Dialogue impossible entre l'homme et la femme. Le premier lui demandant ce qu'elle a fait de l'enfant. Elle faisant mine de résister aux assauts d'un séducteur monté dans sa chambre. « Que disiez-vous ? » Duo sublime sur quelques accords de guitare peu à peu enrobés de choeurs purs et sophistiqués.
Et puis c'est fini. Trente minutes, onze chansons et une question lancinante : où se terre la beauté désormais?